Le double du « je », le « tu ».

I
Parfois tu écris à une heure où habituellement tu ne te consacres pas à l’écriture. Parce que tu as peur, même si tu ne te l’avoues pas clairement, que des textes, des sujets, des images, des personnages soient définitivement égarés. Alors, tu t’assois et ce que tu écris à ce moment-là, tu en es persuadée, n’aurait pu voir le jour à aucun autre moment. Ça aurait été définitivement perdu. Tu le sais, ça arrive tout le temps. Ainsi, la nuit, lorsque tu ne dors pas, tu rédiges mentalement des pages entières dont il ne reste que des bribes au matin. Dommage, tu te dis alors, c’était sûrement bon. En général, c’est ce que tu penses de ce qui s’échappe de toi. Comme si la perte était une valeur qualitative. En réalité, c’est là une façon parmi d’autres de douter du travail que tu accomplis lors du temps consacré ordinairement à l’écriture. Rien de plus. Ce n’est pas grave, le doute (élément constitutif de ton double ?) est un bon lecteur. Il ne laisse rien passer. Il n’argumente pas, bien sûr, mais te fait t’effondrer physiquement, jusqu’à ce que tu admettes que ce qui t’a mis dans cet état pitoyable est un travail plus que moyen. Le doute s’en prend à ton corps, brutalement. Le secoue, le fait tomber du piédestal relativement bas que l’écriture rehausse illusoirement. 

II
Par exemple, tu te souviens de ce point final concluant un travail de plus d’une année. Immédiatement après que tu l’as tapé, le point s’est élargi, s’est creusé, formant un puits dans lequel tu as chuté de toute la hauteur de l’illusion te donnant à croire qu’écrire fait l’écrivain et l’écrivain, le livre. 
Le corps doit-il toujours pâtir des faiblesses de l’esprit ? Tu ne le sauras jamais. Seule, tu ne pourras jamais le savoir. 

8 commentaires sur “Le double du « je », le « tu ».

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  1. Ah oui, il s’en passe des choses dans nos petites têtes. Nous cherchons la recette pour bien écrire. En fait cela n’existe pas, sauf au fond de chacun(e) d’entre nous, à condition de se poser les bonnes questions, et de ne pas rester à la surface de nous même.
    Écrire c’est juste écrire, faut-il y chercher autre chose ?
    Je dis ça mais je n’en sais fichtre rien, bien entendu…
    Merci de partager ces questionnements et Belle journée !

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  2. « Que tu sois environné par le chant d’une lampe ou par la voix de la tempête, par le souffle du soir ou le gémissement de la mer, toujours veille derrière toi une vaste mélodie, tissée de mille voix, où de temps à autre seulement ton solo trouve place. »
    Rainer Maria Rilke

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  3. Seul(e), impossible de savoir. Ionesco disait: « Il faut écrire pour soi. C’est ainsi que l’on peut arriver aux autres. ».
    J’ajouterais que c’est ainsi que le point peut s’élargir…
    Merci, Gabrielle, pour la belle matière à réflexion!

    Aimé par 1 personne

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