Ne rien rester, ni partir.

Ce que je veux au fond
C'est rester
Avec rien
Avec peu
De l'encre
Des paroles
De la salive passant d'une bouche à l'autre
Des ongles noircis par la terre remuée
Autour d'une graine  enterrée
Pour qu'elle vive
Des volets s'ouvrant sur une dormeuse
Qui remontant la nuit sur elle
Efface le jour qui vient

Au fond ce que je veux
C'est ne rien rester ni partir

Ultraterrestre

Mes prières inhabitées
Montaient montaient
Montaient
Au delà de montagnes 
Pas plus hautes que mes essoufflements

Puis retombaient
Dans la pénombre d'une face cachée
Qui broie
Tout espoir d'une terre sans objets

Comment pouvais-je vivre sans être
Comment le pouvons-nous
Et pourquoi laisser faire

Mes prières à présent
Accueillent le silence
Comme hôte évident
Elles ne sont plus prières mais menaces
Puis chant

Pas de pardon ? Tant pis
Pas de pardon pas de pardonnés

Mais des  montagnes hautes
Des neiges éternelles
Des morts strictement naturelles
Des danses pour qu'il pleuve
Des cuisses écartées par leur propre désir

Cesser

Je voudrais au silence opposer pire encore
Un bâillon qui serrerait aussi ma gorge
Et mes seins et mon ventre
Je voudrais que le silence s'étonne 
De s'être trompé à ce point
Sur l'ampleur de sa  force
Je voudrais me taire si loin en moi
Faire tempête de glace

Ne plus voir 
Ne plus entendre dans le noir

Ne plus voir le noir

Je voudrais au silence opposer mon silence
Et qu'ils se battent à mort
Que ma main gauche s'affaisse une bonne fois pour toutes

Guerrière

Crédit photo CF 2019
Tu ne peux plus
Laisser se répandre
La couleur blanche
Sur les murs de ton crâne
Tu ne peux plus
T'enivrer de ton propre air
Livrer ton âme impolie
Au papier de verre
Tu ne peux plus attendre
Ce qui est en toi
Est à toi

Tu ne peux plus te déporter
Dans un coin de ce sol qu'on te loue
Pour espérer l'entrevoir
Tu ne peux plus ne pas être
Ne pas prendre
Tu ne peux plus ignorer
Ce temps de chacune
Que tu portes sur toi
Comme une peau
Qui te fait chair
Tu ne peux plus penser
Sans pouvoirs
Tu ne peux plus écrire
Sans territoire

Rendez-vous au Grand Jamais

Hier disais-tu
Hier nous a tout pris
Et jamais jamais
Au Grand Jamais
Il ne nous a rendu
La moindre petite chose
Pourtant combien de fois
Me demandais-tu
Combien de fois
Sommes-nous allées là-bas
Espérant reprendre notre bien
Je me souviens
En chemin nous scandions
Que le pillage cesse
Nom de Dieu
Que ça cesse
Nos poings cardinaux tendus
Une fois vers le ciel
Une fois vers la terre
Hier nous jetait à la face
Pour que nous décampions
Quelques heures vides
Totalement vides
Ah tu vois me disais-tu
Saloperie d'ingrat

Ni partir

Tes mains 
Regarde-les
Toujours avides
Mais toujours vides
Écureuils qu'affame
L'absence de mémoire
Regarde-les
Tout accomplir
Pour la centième fois
Comme première fois
Fouiller en vain
L'air et le vent
À la recherche du passé
Que toujours elles égarent devant
Tes mains
Voleuse habiles
Piètres penseuses
Instruments de l’éternité
Et de la mort
Tu ne peux les garder pour toi


Marcello Comitini a très justement traduit ce poème en italien. On peut trouver cette traduction ici :
https://marcellocomitini.wordpress.com/2019/12/03/gabrielle-segal-le-tue-mani-ita-fr/

S’efface

Je dois te le dire
Je t'ai égarée
Pas comme ça
Pas d'un coup
Tu n'as pas traversé
Subitement
L'une de mes poches percées
Je t'ai égarée lentement
Doucement
D'un geste machinal
Mes mains t'ont émiettée
Jusqu'à ce qu'il ne reste en moi
Plus aucune trace de ta perte

Son « quand » à soi

Froisse ce maudit jour
Et glisse-le dans ta poche
Pour le lire plus tard
Beaucoup plus tard
Ferme les volets
Plie la maison dans le jardin
Et jette le tout dans la rigole
Couche-toi
Défroisse un coin du jour
Et mets un point de côté
Pour qu'il freine ton élan
Envers le jour d'avant
Un autre
Pour décider du quand

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