Plaine blanche

Je suis devant une page blanche
J'attends
Se faisant je feuillette un livre posé là
« Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
* »
Je suis là
Mais il me faut partir
Je suis seule
Et il me faut rester ainsi
Écrire
Ici et seule
Pourquoi ?
Être seule dans la plaine
Être seule dans la nuit
Plaine blanche
Nuit sans insectes
Il me faut être là
Souffrir du silence
Peine blanche
Nuit sans sentence
Il me faut rester ainsi
Attendre
Écrire c'est attendre
Et haïr la patience
Il me faut être seule
Muette dans le silence
Attendre de disparaître
Pour dire


*Léopold Sédar Senghor, Je suis seul dans Poèmes Divers, Œuvre poétique Éditions Points essais.
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En écriture

J'y suis entrée seule
Quand le jour se levait
Premier jour de l'hiver
Accolé au cadavre
Du dernier jour d'automne
Qui avaient ses endeuillés

J'y suis entrée debout
En marchant crânement
Bien que morte de peur
Devant moi terre et ciel
Dans un corps concentrés
Sur lequel se trouvaient
Perles céruléennes
Qui firent ma Richesse
Nuages que je caressais
Non seulement du regard
Mais aussi de la paume
Jardin où je semais l'ortie
Pour que le papillon fleurisse

J'y suis entrée mélancolique
Solitaire par naissance
Tombée du firmament
Comme tombe la poussière
D'étoiles innommées
Comme cela est juste
Me disais-je alors
D'être ainsi oubliée
Comme c'est naturel
Qu'aucun son usiné
Ne puisse m'appeler

J'y suis entrée indélicate
Tel l'animal sauvage
Dans un champ cultivé
Sans vouloir faire mal
Sans intention de nuire
Bien sûr que j'ai nui
Bien sûr que j'ai fait mal

J'y suis entrée jeune
Mais il faut être vieux
Pour que ce temps chagrine
Et si je l'ai été
Je ne m'en souviens pas

J'y suis entrée nue
Ignorant que je l'étais
J'y demeure ainsi
À présent que je sais

En cage

Ce que je veux retenir
Envers et contre tout
Ce qui compte à mes yeux
Un oiseau
Un simple oiseau
Rapace sans aucun doute
Le reste
Tout le reste
Domaine des contraintes
Et de mon ignorance
Une infinitude céleste
Territoire des oiseaux

Soliloquie

Mon corps mourait trop lentement
Pour que je puisse y croire
Mais il mourait comme tout ce qui vit
À part qu'alors je me trouvais hors de lui
Le savais jeune
Peut-être beau
Mais rien qui vienne l'affirmer
Aucune main qui s'y attardait
L'écrivait ou le peignait
Aucune bouche pour le lui dire
Ou dire le contraire
Je le poussais en avant
Toi d'abord !
Ce corps de femme
Désigné par le masculin
Toi tu sais où tu vas
Je lui murmurais
Moi non
Le vagin
Les seins
Le ventre
Moi je n'ai qu'une tête
Une pauvre tête
Et des jambes
Et des mains
Et une bouche


C'était une étrange chose d'aimer
Avec ce corps juste à côté
Qui mourait si lentement
Que plus tard je le croirais immobile
Immobilisé
Une étrange chose
De ne pas être dans ce corps
Au moment de mon désir
Et de voir dans l'air
L'exacte distance
Qui me séparait de lui
De moi
Je dirais aujourd'hui

Intérieur

Certains s'en vont
De n'être jamais venus
Laissant là
Tel un vêtement luxueux
Négligemment pendu à un cintre
Une existence peu portée
Que de temps à autre
Ils regardaient avec envie
Assis sur le rebord d'eux-mêmes



Edward Hopper, Summer Interior, 1909
Whitney Museum of American Art, New York

Fouilles

Une part de moi déjà
Tremble
Toutes les autres parts
À chaque nouvelle aube
Rient exagérément
Et s'agitent en tous sens
Agrippent l'air que tu expires
Et l'embrassent et l'avalent
Oh Je te le rendrai
Vif comme l'air de novembre
Le moment venu
Je te rendrai tout
Paysages et visages
Et tu ne verras rien
Tu ne me verras pas
Ton cœur battra dans ma poitrine
Ou bien est-ce le mien qui battra dans la tienne
Toute matière sera verre
Tout être sera aveugle
Cette part qui tremble
Tremblera encore plus
Et le temps fera s'effondrer
Des pans entiers de lui-même
Et tout deviendra ce qu'il doit devenir
Sauf moi
Figée dans l'ambre
De nos heures éprises

À l’ombre d’un doute

Souvent je vais m'asseoir
À l'ombre d'un doute
Ici les vérités fausses ou vraies
Ne passent qu'à travers quelques brèches
De lumière tamisée
Et cela me suffit
Ou bien c'est encore trop
Et je ferme les yeux
Je me sens comme un fruit
Tombé sans heurt de l'arbre
M'imagine qu'un paon-du-jour
Se pose sur ma chair
Afin que les vérités pensent
Mes yeux ouverts
Cependant que je rêve

À mains nues

Ce sont elles que je vois
Que j'appelle
Qui ont planté dans mon cœur gelé
Des tisons chimériques
Et bravent mon sommeil
En ne dormant jamais
Ce sont elles
Ces mains
Qui ne façonnent rien
Qui laissent vivre
Qui se pensent bâties
Pour saisir le tangible
L'intangible
Et qui menaçantes
Restent là poings serrés
À la porte du temps
Ces mains
Qui désespèrent
De voir s'échapper à leur prise
Cendres et liquides
Mais cela se retient-il
Faut-il seulement retenir ce qui fuit
Car qui fuit sans raison
Ces mains
Qui lavent dans les larmes
Les blessures inévitables de leurs défaites
Se posent sur mon ventre
Quand tout a échoué
Et s'apaisent à la vue
De ce qui jamais ne sera altéré
Un corps qui s'envole

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