Mina Loy. Chant d’amour pour Joannes. XIII

Approche     J’ai quelque chose
À te dire     que je ne puis dire
Quelque chose prenant forme
Quelque chose au nom inédit
Une nouvelle dimension
Une nouvelle jouissance
Une nouvelle illusion

Cela est ambiant               Et dans tes yeux
Quelque chose brillant     Quelque chose pour toi seul
                                Quelque chose que je ne dois pas voir

Cela est dans mes oreilles     Quelque chose de l’écho
Quelque chose que tu ne dois pas entendre
                                 Quelque chose pour moi seule

Accordons-nous d’être vraiment jaloux
Vraiment suspicieux
Vraiment traditionnels
Vraiment cruels

Ou bien alors mettrons-nous un terme à la cohue des aspirations
Retournerons-nous à nos egos intacts

Si deux ou trois fusionnent
Ils deviennent divins

Oh tu as raison
Reste loin de moi               Écarte-moi je t’en prie
Ne me laisse pas te comprendre     Ne me satisfais point
Ou bien devrons-nous nous perdre ensemble
Dépersonnalisés
Identiques
Au sein du terrifiant Nirvana
Moi toi―toi―moi

Mina Loy, Chants d’amour pour Joannes, in Le Baedeker lunaire, Poèmes 1, L’Atelier des Brisants.

Patti Smith. Animaux sauvages

Crédit Photo © RICARDO GOMES

Est-ce que les animaux crient comme les humains
quand leurs êtres aimés chancellent
pris au piège emportés par l’aval
de la rivière aux veines bleues

Est-ce que la femelle hurle
mimant le loup dans la douleur
est-ce que les lys trompettent le chiot
qu’on écorche dans l’écheveau de sa chair

Est-ce que les animaux crient comme les humains
comme t’ayant perdu
j’ai hurlé j’ai flanché
m’enroulant sur moi-même

Car c’est ainsi
que nous cognons le glacier
pieds nus mains vides
humains à peine

Négociant une sauvagerie
qui nous reste à apprendre
là où s’est arrêté le temps
là où il nous manque pour avancer

Patti Smith, Présages d’innocence, Christian Bourgois éditeur. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Darras.

Sylvia Plath. Miroir

Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

Traduction Valérie Rouzeau, dans Sylvia Plath, Œuvres, Quarto Gallimard, 2011

I am silver and exact. I have no preconceptions.
Whatever I see I swallow immediately
Just as it is, unmisted by love or dislike.
I am not cruel, only truthful-
The eye of the little god, four cornered.
Most of the time I meditate on the opposite wall.
It is pink, with speckles. I have looked at it so long
I think it is a part of my heart. But it flickers.
Faces and darkness separate us over and over.

Now I am a lake. A woman bends over me,
Searching my reaches for what she really is.
Then she turns to those liars, the candles or the moon.
I see her back, and reflect it faithfully.
She rewards me with tears and an agitation of hands.
I am important to her. She comes and goes.
Each morning it is her face that replaces the darkness.
In me she has drowned a young girl, and in me an old woman
Rises toward her day after day, like a terrible fish.

Sylvia Plath, The Collected Poems, 1981

Portrait de Sylvia Plath par Melinda Hagman

Paul Eluard. Seul

A la droite du ciel un arbre fleurirait
Rieur tout flambant rose et le ciel en vivrait
Moi j’en rêve perdu dans le jour ravagé
Et de longs frissons froids blanchissent mes pensées.

Le livre ouvert, 1938-1944. Editions NRF Poésie/Gallimard

Sherman Alexie. Le psaume de la faim, 1973

Quand il n’y eut plus d’argent indien
Et qu’il n’y eut plus rien à manger
Notre père et notre mère allèrent en ville
Mettre au clou leurs alliances.

Louée, louée
Louée soit la main gauche.

Sherman Alexie « Red Blues » Collection Terres d’Amérique,
éditions Albin Michel

Laura Kasischke. Conseils de Marraine

Ma chérie, le monde
et tout ce qu’il contient
et l’arrière qui bascule en avant
dans les moments cruciaux et le fruit bleu
qui nous consume : Tout

n’est par ailleurs qu’un néant à venir
où les branches noircissent les arbres
comme en hiver et l’hiver d’un coup le printemps :
Les hommes seront en colère, et
les calculs biliaires

mais ne pleure pas : Cherche
les présages dans le ronron monotone –
tout ce qui arrive quand nous
sommes proches de nous détendre, et que les pourceaux
ronflent porcinement dans leur seau :

Essaye de rester en vie jusqu’à ta mort.
Une nuit tu te retrouveras
à chanter dans ta voiture
dans une rue loin de chez toi
radio allumée, les yeux fatigués :

Soudain la rue est une rivière de glace
et tu fais des tonneaux sur les deux voies et apprends
les lois physiques suivantes :
Les arbres ont une bonne raison de tous
pousser dans le sens du vent, et une bille de billard roulera

exactement à la même vitesse que la bille
la heurtant par l’arrière : Le choc
et la rotation des billes dans le noir
et un camion qui tourbillonne vers toi
et le pare-brise qui t’embrassera

et le rire, et les applaudissements. Souviens-toi :
Le monde est vulgaire comme tout ce qu’il contient :
Le sucre du melon
et la vie comme un fumet de tourte à la viande.
Tu en réclameras

toujours plus : La pendule
tonnera dans la salle d’attente
pendant que le porteur de cercueil titube dans ses chaussures
et que tu sortiras hébétée
et mort-née dans la rue.

« Mariées rebelles » Editions Page à Page

Jean Genet. Recueil La Parade

I

TRANSPARENT voyageur des vitres du hallier
Par la route du sang revenu dans ma bouche
Les doigts chargés de lune et le pas éveillé
J’entends battre le soir endormi sur ma couche.

II

VOTRE ÂME est de retour des confins de moi-même
Prisonnière d’un ciel aux paresseux chemins
Ou dormait simplement dans le creux d’un poème
Une nuit de voleur sous le ciel de ma main.

Le condamné à mort et autres poèmes suivi du Le funambule NRF Poésie/Gallimard

Hannah Arendt. Consolation

Viennent les heures,
Là de vieilles blessures,
Depuis longtemps oubliées,
Menacent de déchirures.

Viennent les jours,
Là aucun risque
De la vie, des souffrances
Ne peut se décider.

Les heures s’enfuient,
Les jours passent,
Il en reste un fruit :
L’existence seule.



« Heureux celui qui n’a pas de patrie » Poèmes de pensée
Editions Payot

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