Pour la grâce. Caroline Dufour

©Caroline Dufour
y a une femme en colère
dans la rue d’à côté

t’allumes la machine à café
et tu fuis, avec ou sans rivière

l’heure a trouvé son os, un vieux de ces jours-là –
de ta peau hématome à force de débouler
l’escalier de ciment

et ta mère qui disait
que chaque maladresse cachait une absence de soi –
le rosier du jardin qu’il faudra mettre ailleurs
on y croyait si peu qu’on l’a planté à l’ombre –
mais qu’est-ce qu’on a pensé ?

toi tu courais pour fuir la marmaille
tu volais des ailleurs au fond des garde-robes
des forêts au plus près de la grâce

et là l’eau froide qui te prend
sans retenue
qui t’aime de toute son âme d’eau

c’était ça tout du long


©Photo Caroline Dufour "Chemin faisant", Montréal, Juin 2022.
https://carolinedufour.com/

Isabelle Daude – Gedicht # 19

©Isabelle Daude
A chaque pas me voûter un peu plus et sentir la cathédrale s’étendre en moi, comment écrire.

J’éprouve les mots dépouillés dont les lettres me prennent en traître et je les touche du doigt, elles sont moites, c’est un pousse au crime.

Mon cœur est un sac tombé sur le tapis livide de ses pas que j’épie en pizzicato, cinquième corde d’un quatuor baroque, comment décrire.

Tout planter quand l’air est tiède et les cendres noires, sa main que je convoite, le vent s’attaque à ma tempête et balaie son visage.

Un soupir a défait les draps du ciel, dévoilé.

« Courir écrire et crier » Le site D’Isabelle Daude

https://courirecrireetcrier.wordpress.com/

Monique Wittig – Les guérillères (extrait)

« Elles disent, malheureuse, ils t’ont chassée du monde des signes, et cependant ils t’ont donné des noms, ils t’ont appelée esclave, toi malheureuse esclave. Comme des maîtres ils ont exercé leur droit de maître. Ils écrivent de ce droit de donner des noms qu’il va si loin que l’on peut considérer l’origine du langage comme un acte d’autorité émanant de ceux qui dominent. Ainsi ils disent qu’ils ont dit, ceci est telle ou telle chose, ils ont attaché à un objet et à un fait tel vocable et par là ils se le sont pour ainsi dire appropriés. Elles disent, ce faisant, ils ont gueulé hurlé de toutes leurs forces pour te réduire au silence. Elles disent le langage que tu parles t’empoisonne la glotte la langue le palais les lèvres. Elles disent le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. Elles disent, le langage que tu parles est fait de signes qui à proprement parler désignent ce qu’ils se sont appropriés. Ce sur quoi ils n’ont pas mis la main, ce sur quoi ils n’ont pas fondu comme des rapaces aux yeux multiples, cela n’apparaît pas dans le langage que tu parles. Cela se manifeste juste dans l’intervalle que les maîtres n’ont pas pu combler avec leurs mots de propriétaires et de possesseurs, cela peut se chercher dans la lacune, dans tout ce qui n’est pas la continuité de leur discours, dans le zéro, le O, le cercle parfait que tu inventes pour les emprisonner et pour les vaincre. »

Paula Braz. Dans le miroir – l’île et la fleur

©Paula Braz
Sans coupure ! Depuis le fond des âges et jusqu’à la déchirure du temps.
Pensée à la verticale / cœur – ventre – peau – œil – terre - /
Lenteur des mains. Vertige de l’imaginaire. Vestige. Synchronisation parfaite.
Visible et invisible – tout le bazar en dedans / cerise ! Fleur – Rouge – Bleue -
Noire. Forcement. Après le possible et l’aube assombrie – Inimaginable 
retour /
Néant plein – œil vide – Des siècles se sont allés dans un décor improvisé -
Revenir au centre du cercle pour sortir au dehors – Émotion de la 
langue.
Sauvagerie profonde du songe qui continue pour ensevelir l’âme agitée.
Toi – Moi – Nous – Sous la couche la peine. Enfin ! On met le chemin 
sous les pieds.
Au profit de l’air – choses minuscules qui frappent le visage en rayons 
d’or.
Pour s’effacer enfin – revenir encore au champ libre de la dérision.
Sans coupure ! entrer dans un espace discontinu où déjà s’emmêlent les branches.
Saut de l’ange – la tête sous le drap - dans l’improbable à n’importe 
quel moment.
J’avais mal vu ! Compris. Ensuite et cetera – on ne revient pas à 
l’autre soi.
Pénombre découpée d’œil et de chair – sur le banc vide à côté du rosier.
L’escalier et la maison bleue. J’entends le murmure des larmes folles. Larmes.
À quelle heure je reviens ? Silence enragé. Sans transition.
Les yeux en sueur tentent un autre naufrage. Ne pouvant plus du feu et 
de la cendre.
Un autre incendie pour les choses humides. Fleuves souterrains d’encre – 
mine grise.
Cette profusion d’âme et de peau où le rêve nimbé fait volte-face sous 
la paupière.
Sans cadre – débris de lumière à même le sol. C’est la fin de l’histoire 
– au début.
Partir en exil pour l’île au-delà du cercle. Obstinément. 
Après l’ultime naufrage – l’absence.
Ensuite vient la suite – sur le rocher et la falaise – traces 
superposées du destin.
Tant pis. Voilà soudain que l’île n’est plus là. Pendant que tout meurt 
– la vie.
Fleur rouge sur page criblée de lettres. Langage abstrait pour la pensée 
et le doute.
De tous les futurs projetés, la tête se raidit bizarrement et revient 
aux lèvres closes.
D’Amour ou de Rien, la pensée dans le miroir absorbe son image la plus secrète.
Et commence déjà à être autre. Avec toutes les choses enfuies qui 
s’unissent pour en finir.
Là où s’unissent les regards quand ils ne regardent plus.
Quand cesse l’éternité et la parole incommunicable dans l’espace où elle tombe. L’Infini.
Dans la fleur, l’île. Rouge – Bleu – Noire. Forcement.
Pour tomber en dedans de je-ne-sais-où. La pensée dévore le corps 
et l’obscur alignement.

Ultime échappatoire d'un langage fermé. Revenir à la sensation.
-  Sans coupure !


 L'ordre inversé des choses  Le site de Paula Braz

Barbara Auzou. Fugacité CXXXIV

Un astre se souvient encore sans amertume de l’escale passagère de ces enfants aériens conviés à la vie sous un ciel d’étoiles posthumes

Sans livre de bord combien le front haut cabré et criblé de lunes furent blessés d’être devenus des hommes

Et épuisèrent leur souffle à ras de de sable sur les roseaux courts de leur vie qui ne leur rendit rien de l’énigme première ?

Barbara Auzou

Crédit Photo ©Julie

Et pourtant de glisser. Caroline Dufour

C’est vrai que c’est à fond et que sinon c’est pas. Comme c’est d’être tendre dans un monde à bascule et pourtant de glisser dans mille trous d’enfance. J’ai beau dire le contraire, j’aurais pu autrement. Ça prend si peu d’espace de prendre moins d’espace, d’ôter mes grosses bottines à moi. Mais les failles s’en mêlent et mes intérieurs blêmes. Je reste bête et encoffrée.

En attendant, gardes-y l’aube, elle sait si bien être à nous deux. Et dis-moi nos désirs, les tiens, les miens, là détournés. Et que dans la noirceur quand même, la beauté s’insinue.

Crédit Photo ©Caroline Dufour. LES ARMES BASSES,   Le 28 novembre, Montréal 2021.

Crédit Photo ©Caroline Dufour. LES ARMES BASSES, Le 28 novembre, Montréal 2021.

Mina Loy. Chant d’amour pour Joannes. XIII

Approche     J’ai quelque chose
À te dire     que je ne puis dire
Quelque chose prenant forme
Quelque chose au nom inédit
Une nouvelle dimension
Une nouvelle jouissance
Une nouvelle illusion

Cela est ambiant               Et dans tes yeux
Quelque chose brillant     Quelque chose pour toi seul
                                Quelque chose que je ne dois pas voir

Cela est dans mes oreilles     Quelque chose de l’écho
Quelque chose que tu ne dois pas entendre
                                 Quelque chose pour moi seule

Accordons-nous d’être vraiment jaloux
Vraiment suspicieux
Vraiment traditionnels
Vraiment cruels

Ou bien alors mettrons-nous un terme à la cohue des aspirations
Retournerons-nous à nos egos intacts

Si deux ou trois fusionnent
Ils deviennent divins

Oh tu as raison
Reste loin de moi               Écarte-moi je t’en prie
Ne me laisse pas te comprendre     Ne me satisfais point
Ou bien devrons-nous nous perdre ensemble
Dépersonnalisés
Identiques
Au sein du terrifiant Nirvana
Moi toi―toi―moi

Mina Loy, Chants d’amour pour Joannes, in Le Baedeker lunaire, Poèmes 1, L’Atelier des Brisants.

Patti Smith. Animaux sauvages

Crédit Photo © RICARDO GOMES

Est-ce que les animaux crient comme les humains
quand leurs êtres aimés chancellent
pris au piège emportés par l’aval
de la rivière aux veines bleues

Est-ce que la femelle hurle
mimant le loup dans la douleur
est-ce que les lys trompettent le chiot
qu’on écorche dans l’écheveau de sa chair

Est-ce que les animaux crient comme les humains
comme t’ayant perdu
j’ai hurlé j’ai flanché
m’enroulant sur moi-même

Car c’est ainsi
que nous cognons le glacier
pieds nus mains vides
humains à peine

Négociant une sauvagerie
qui nous reste à apprendre
là où s’est arrêté le temps
là où il nous manque pour avancer

Patti Smith, Présages d’innocence, Christian Bourgois éditeur. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Darras.

Sylvia Plath. Miroir

Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

Traduction Valérie Rouzeau, in Sylvia Plath, Œuvres, Quarto Gallimard, 2011

I am silver and exact. I have no preconceptions.
Whatever I see I swallow immediately
Just as it is, unmisted by love or dislike.
I am not cruel, only truthful-
The eye of the little god, four cornered.
Most of the time I meditate on the opposite wall.
It is pink, with speckles. I have looked at it so long
I think it is a part of my heart. But it flickers.
Faces and darkness separate us over and over.

Now I am a lake. A woman bends over me,
Searching my reaches for what she really is.
Then she turns to those liars, the candles or the moon.
I see her back, and reflect it faithfully.
She rewards me with tears and an agitation of hands.
I am important to her. She comes and goes.
Each morning it is her face that replaces the darkness.
In me she has drowned a young girl, and in me an old woman
Rises toward her day after day, like a terrible fish.

Sylvia Plath, in The Collected Poems, 1981

Portrait de Sylvia Plath par Melinda Hagman

Paul Eluard. Seul

A la droite du ciel un arbre fleurirait
Rieur tout flambant rose et le ciel en vivrait
Moi j’en rêve perdu dans le jour ravagé
Et de longs frissons froids blanchissent mes pensées.

Le livre ouvert, 1938-1944. Editions NRF Poésie/Gallimard

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