Exit

Chère Amie,
Vous souvenez-vous du jour où nous avons visité le monde une heure avant la fermeture ?
Je n’ai pas oublié cette sensation de vol. J’emploie le mot dans ses deux sens, parce que nos yeux dérobaient plus qu’ils n’absorbaient et l’air déplacé par nos pas rapides sifflait comme un battement d’ailes le long des couloirs et des interminables salles.
Nous cherchions à tout prix la vieille Europe. Pourquoi ? À cause d’un réflexe, sans doute, qui veut que l’art ne soit pas né sur les Terres Indiennes. À cause des mensonges de l’Histoire. Nous l’avons trouvée et avons été effrayées par ces corps entravés dans des étoffes lourdes, ces visages retors et ces Lumières dissimulant péniblement des esprits noirs chargés de conscience sèche. Vous avez dit : « Comment ce qui est laid peut-il être aussi beau ? » Ou bien le contraire.
Puis nous sommes tombées sur les Grands Espaces. Nous nous sommes rappelées qu’autrefois à Paris, ils s’en étaient moqués. Nous n’avons pas compris pourquoi, cependant que notre esprit s’apaisait à la vue de ces lieux majestueux qu’aucun homme, hormis quelques artistes, n’avait foulés.
Après, nous nous sommes cognées au fer ouvragé des armures, évidemment.
Il nous restait du temps et nous l’avons utilisé à fuir le monde par peur d’y être enfermées pour toujours. Nous riions comme des enfants en cherchant les panneaux exit. Et sur les marches, car il y a des marches aux abords du monde, comme devant tous les bâtiments intimidants, nous avons bu un soda. Si je n’ai pas attrapé votre main, à ce moment-là, c’est parce que le monde était encore proche et j’ai manqué de courage.

Esplanade

— Vous vous souvenez du jour où la statue de la Liberté a rouvert ses portes aux public ? demande Mark Marksman à la femme qui s’est assise sur la chaise d’à côté. C’était en août 2004. Un feu d’artifice incroyable et je n’en ai rien su. Je me suis réfugié dans la rue quand j’ai entendu les explosions.
— Je me souviens, lui répond-elle. J’ai eu peur aussi.
— Plus tôt dans la journée, j’étais venu m’asseoir exactement où je suis assis aujourd’hui. Et une femme qui sortait de la librairie d’en face s’est installée exactement à votre place. Elle m’a parlé du temps qui se détraque, comme on le fait tous. Elle venait de lire un article alarmiste dans le Times, je crois. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Je lui ai simplement dit qu’un orage s’annonçait. Elle a haussé les épaules. Peut-être que nous serons épargnés. C’est ce qu’elle m’a répliqué. Et nous l’avons été, elle ne se trompait pas… Elle n’était pas new-yorkaise. Je m’en suis fait la réflexion.
— D’où était-elle, vous lui avez demandé ?
— Non. Je voulais qu’elle s’en aille, alors, je n’étais pas engageant. Mais elle n’avait aucune envie de partir, ça se voyait. Elle avait étendu les jambes et feuilletait paresseusement le livre qu’elle venait d’acheter.
— Quel genre de livre ?
— Un bouquin sur Central Park. Vous savez, avec des photos où les ocres sont trop ocres, les verts trop verts, les blancs trop blancs… Le Bow Bridge, le Mall, l’ange de la Bethesda, le Conservatory Water pris sous tous les angles.
— L’Essex House et le Dakota en fond… Je vois… C’est le livre qui vous a fait dire qu’elle n’était pas new-yorkaise ?
— Non. C’était sa façon de tenir son gobelet de café. Et un sac à main trop luxueux qu’elle laissait traîner à ses pieds… Une pensée m’a traversé l’esprit au moment où elle se tenait à mes côtés.
— Quel genre de pensée ?
— Je n’arrive plus à m’en souvenir. Le genre d’idée qui vous attriste durablement.
— Peut-être à cause du livre, justement… Rappelez-vous : des verts trop verts, des ocres trop ocres…
— Oui c’est ça. Je me suis dit : C’est tout ce qui nous reste. Des saisons artificielles.

The wolves

Un jour gris aurait mieux convenu. Un enterrement dans le quartier. Les costumes noirs sortis des placards. Mal dépoussiérés à cause de l’obscurité. C’est l’été. Fenêtres closes et stores baissés. Mais il entre quand même. En même temps que le bruit. Les sirènes souvent. Pompiers, flics, ambulances. C’est l’été. On ne veut pas le savoir. Mais il entre quand même. Les femmes à moitié nues. Se frôlent et se sourient par dessus le malheur. Dans les pièces sombres. Pompiers, flics, ambulances.
Il faut qu’un jour ça s’arrête. La vieille secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle se rappelle de quelque chose. Une fois, dans une ambulance, on lui a raconté une histoire. Un jour gris aurait mieux convenu, lui avait dit le secouriste. Pour de telles histoires ce n’est pas le jour. Une fusillade dans le quartier. Des gosses armés tirent dans le tas des balles argentées. Pour devenir des hommes. Regs, le plus jeune, tire en l’air pour changer. À ses pieds tombe un dollar en or percé. Il le glisse dans sa poche. Sur le trottoir deux gamins agonisent. Bill Obson et Jack Kerouac.
Le cœur de la vieille s’était affolé en entendant ce dernier nom. Le secouriste l’avait rassuré. Personne n’est unique, croyez-en mon expérience. J’ai eu à faire à plusieurs Jack Kerouac. Bref, le gamin rentre chez lui. Sa mère affalée sur le canapé. Complètement défoncée. Il lui met sous le nez le dollar en or tombé des mains de Dieu. C’est ce qu’il lui dit : … tombé des mains de Dieu. La femme ne bouge pas. Regs la secoue. Une fois, deux fois, dix fois. La pièce trouée glisse de ses doigts. Roule entre les lattes du parquet. Se perd à jamais dans ce taudis de la Cuisine de l’Enfer. Regs se blottit contre sa mère et s’endort. Plus tard, pompiers, flics, ambulances. Fin de l’histoire. La vieille pense aux gamins morts sur le trottoir. Bill Obson et Jack Kerouac. Bill et Jack. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête.
Un jour gris aurait mieux convenu. On descend dans la rue à la nuit tombée. Le silence des hommes sifflent au-dessus des têtes comme des lames volantes. On fume des cigarettes blondes en gardant les yeux fixés au sol. Le vent frais s’enroule sur les épaules et les nuques. Personne ne s’en réjouit. Les têtes d’enterrement n’ont pas cette faculté. Dans les pièces chaudes, les femmes ouvrent les fenêtres. La nuit pénètre en catastrophe.

Sally’s hand

Mark s’est fait assez d’argent pour s’acheter un hot-dog et un soda, ou deux hot-dog et un café. Après réflexion, il opte pour les deux hot-dog. Un qu’il achètera tout de suite et un plus tard dans la journée. Seulement il est possible qu’il perde son argent entre temps et qu’il ne puisse pas acheter le deuxième hot-dog. Égarer quelques billets, ça lui est déjà arrivé, alors maintenant il se méfie. Il hésite aussi pour le café, tout de suite ou plus tard.
Il choisit de se faire quelques dollars supplémentaires avant de prendre une décision. Il mettra ceux-là dans sa doublure et pourra se payer ses deux hot-dog quand ça lui chantera, avec les billets qu’il possède déjà.
Il va se poster près du kiosque à journaux de Louis Bitcham. C’est un bon emplacement. Les gens se débarrassent facilement des quelques pièces de la monnaie pour ne pas encombrer leurs poches.
Il y a cinq ans, ici même, un type lui avait donné cinquante dollars. C’est évident qu’il ne l’avait pas fait exprès. Le gars n’était pas à ce qu’il faisait. Il avait dit à Mark : « Un, deux, trois, quatre, cinq dollars… C’est tout ce que j’ai, camarade. » en lui déposant, un par un, les billets dans la main. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil ou les pleurs, peut-être.
Mark a dépensé depuis longtemps les cinq dollars que l’autre avait cru lui donner. Mais il conserve les quarante-cinq dollars restants dans un sac en plastique plié dans sa doublure. Un jour, il les lui rendra.
— Je suis sûr que tu te fais plus de fric en une heure que moi , lui dit Louis Bitcham alors que Mark compte l’argent récolté.
— Sept dollars…
— Putain ! c’est ce que je disais.
La tête lui tourne à cause de la faim, mais Mark descend quand même jusqu’à Battery Park, car il aime manger devant le fleuve. Sur place, il achète un hot-dog et un soda et s’assoit sur un banc. Le Ferry de Staten Island est à quai.
La dernière fois qu’il est monté à bord, c’était un autre homme. Il y a plus de dix ans. Sally était à ses côtés. Sa toute petite main posée dans la sienne. Il la caressait avec son pouce comme il le faisait toujours, mais sentait bien que cette fois, ça la laissait de marbre. Peu de temps après, elle le quittait.
Le ferry entame ses manœuvres d’appareillage. Si lentement qu’on dirait qu’il n’a pas envie de partir. Qu’il est las de ces allers-retours incessants.
Il reste à Mark assez d’argent pour un second sandwich et un café. Dans l’allée, un homme le salue en passant. C’est Sandro. Il y a neuf mois, le vieux lui a refilé toute sa marchandise pour rien. Deux gros sacs plein de parapluies-canne noirs, en plein mois de novembre. Deux-cent dollars garantis!
— Une opération à cœur ouvert, mon ami, lui a dit Sandro. À cœur ouvert ! Je sortirai jamais vivant de cette boucherie. Prend tout, vend tout et garde le fric !
Les deux sacs ont encombré Mark durant des semaines, mais il n’a rien voulu vendre. Quand par hasard, il a croisé Sandro, il lui simplement rendu son bien.
Sans doute qu’à cette heure-ci, le ferry accoste sur l’île. Certains habitants de Staten Island n’ont jamais mis les pieds à Manhattan. Mark les envie tout d’un coup, sans savoir pourquoi.
Il pense au type des cinquante dollars. Ça lui arrive parfois. Cinq ans que les billets dorment dans sa doublure. En retenant sa respiration, il les sort du sac plastique, les palpe du bout des doigts et, précipitamment, comme s’il se les volait à lui-même, les range dans son portefeuille. Après, ses mains tremblent légèrement.
Il a maintenant assez d’argent pour se payer un hamburger dans un diner, un livre, un journal et des cigarettes.
Alors qu’il engage un mouvement pour se lever du banc, une femme se plante devant lui.
— C’est toi, Mark ? lui demande Sally, d’une voix inchangée.


Photo : Sculpture Marisol Escobar : American Merchant Mariners’ Memorial

Une étoile pour Hermann Barrel

De la poussière d’étoiles tombe du ciel. Personne ne la remarque à part Hermann Barrel qui remarque toujours un tas de choses étranges en sortant du pub. Mais il en voit aussi avant d’y entrer. C’est pour les oublier qu’il va se mettre mal.
Les particules d’étoiles tournoient au-dessus de sa tête avant de tomber dans une flaque. Hermann s’agenouille pour fouiller délicatement le liquide. Ses compagnons le regardent faire et finalement l’abandonnent.
Les mains d’Hermann scintillent. Bouche bée, il admire les minuscules grains lumineux et cherche vaguement ses comparses du regard pour leur faire profiter du prodige. Il n’est pas surpris qu’ils ne soient plus là. C’est à peine s’il se souvient d’eux. Il y avait Eliott Barnett, c’est certain. Sa femme l’a quitté depuis peu. Il ne pouvait être qu’au pub. Quant aux autres gars, trou noir.
Il pense à la femme d’Eliott un moment. Une écossaise rigide avec des seins plats et des lèvres fines tracées de deux traits de crayon hésitants. Une bigote convaincue qu’il y a une part divine à l’intérieur de toute chose et de tout être et qui, pour son malheur, a épousé un homme qui en est dépourvu. Il y a trois jours, elle a fait venir un prêtre pour qu’il constate ce fait par lui-même et justifie auprès de Dieu sa décision de se séparer d’un tel individu. Elle craignait probablement que sans assentiment céleste, sa rupture lui coûte sa place au paradis. Eliott est rentré chez lui ce soir-là plus saoul qu’il ne l’a jamais été. Illico, le prêtre a déclaré que le diable avait mille visages et qu’il reconnaissait parfaitement celui-là pour l’avoir croisé souvent aux portes de Sodome. Il a rajouté que l’on ne sauve pas ceux qui s’abreuvent du sang de Lucifer. Par acquis de conscience, il a tout de même rappelé à la femme d’Eliott le pour-le-pire. Elle lui a rétorqué que le pire valait que s’il y avait eu du meilleur, ce qui n’était pas le cas. Après quoi, elle lui a tendu un chèque à quatre zéros. L’homme de Dieu a hoché la tête en le pliant en deux, avant de lâcher sur le pas de la porte : « Je Lui parlerai.»
Hermann Barrel regarde les résidus stellaires s’éteindre un à un dans sa paume. Au fond, il sait bien que ça n’est que de la limaille de fer. Ses mains sentent la pisse. Une odeur familière qui lui rappelle son chien. Une saleté d’animal qui se soulage systématiquement dans le hall d’entrée de l’immeuble après s’être retenu tout le temps de sa visite au parc à chiens.
L’aube sera bientôt là. Il faut filer. Hermann serre son poing. Il sait que les étoiles ne tombent pas en lambeau du ciel. Que cela n’arrive qu’aux hommes, à ras le sol.
Cependant, il serre plus fort, imaginant qu ‘une particule astrale pénètre dans son réseau sanguin et circule au gré des courants aléatoires de son cœur usé. Il pense que la femme d’Eliott serait heureuse de constater qu’il possède en lui une part divine. Puis il pense qu’elle ne verrait rien du tout.
Quand Hermann rentre chez lui, son chien lui saute dessus comme à l’accoutumée et renifle son torse, ses bras, son cou, ses jambes. Puis il se met à lécher consciencieusement une petite plaie dans la paume de sa main avant d’aboyer et de frétiller à la porte pour aller pisser dans le hall.

I’m new here

Elle s’assoit sur les marches d’une Brownstone de Mount Morris Park West. Regarde l’heure sur son téléphone. 2h36. Un nuage noir recouvre lentement le soleil et s’immobilise.
Des sons lui parviennent de l’immeuble. Des voix d’hommes et de femmes, de la vaisselle qu’on entrechoque, des aboiements et la voix terminale de Gil Scott Heron. I’m new here.
Elle ne ferait pas ça. Retourner sur ses pas. Qui le ferait ?
2h38. Un homme qu’elle a croisé dans le parc passe sur le trottoir. Il lui fait un signe rapide de la main. Elle lui rend son salut. Plus loin, il salue de la même façon le type qui vend des tee-shirts et un agent de police. Ils n’y prêtent pas attention. Juste un fou. Encore une fois, elle n’a pas vu à qui elle avait à faire. Elle se sent observée. Un chat derrière une fenêtre du premier étage. Elle se redresse, comme elle le fait toujours quand on la regarde. Même si ce n’est pas utile. Dans sa tête, elle est toujours voûtée.
2h42. Derrière la fenêtre, une femme attrape le chat dans ses bras. Lui chuchote quelque chose à l’oreille. Ils disparaissent du cadre. Un homme sort du parc en courant. Il tient une arme dans sa main droite. S’arrête pour reprendre son souffle. Remonte son pantalon et traverse la rue.
Il s’assoit à côté d’elle. Lui dit : « quand j’étais gosse, j’habitais juste là. » Il désigne la fenêtre du premier étage, celle du chat. « C’est là et c’est pas là. » Le répète plusieurs fois. Là et pas là.
Les lieux ne sont pas stables. Elle le savait, mais pas lui.
Il tient l’arme mollement. Elle pourrait la lui prendre.
2h47. Il s’effondre. Un mouvement surnaturel et triste. Elle ne fait rien pour le retenir.
2h50. Elle longe Marcus Garvey Park en frôlant les barreaux de la grille avec le canon de l’arme. Elle aime le bruit du métal contre le métal. Elle pense : les lieux ne sont stables qu’une fois. Une seule et unique fois.

Child’s drawing

Un soleil perché dans le ciel d’un dessin d’enfant. Une perspective approximative où le toit des buildings de l’ouest de la rue tombe sur le toit des buildings de l’est de la rue. L’énorme tache jaune lance des flammes jaunes sur la chaussée où file le bus scolaire. Derrière ses vitres, des têtes enfantines avec des yeux grands ouverts et des bouches grimaçantes. Certains ont posé leurs mains bien à plat sur le verre securit. On pourrait croire qu’ils envoient des messages de détresse, mais c’est seulement pour faire les malins. Au fond du bus, il y a une zone réservée aux choses pesantes. Pour l’heure, la place est occupée par la présence et le silence pesants d’Emma F. qui a perdu sa mère il y a quatre-vingt-sept nuits et de la poussière.
Emma F. ne pleure pas. Elle ne dit rien. Elle regarde l’hématome sur son genou gauche. C’est un bleu qu’elle s’est fait avant. Depuis que sa mère est morte, elle range tout dans deux catégories : avant et après. Tout ce qui vient après ne compte pas tellement. Elle donne des petits coups sur le bleu avec la boucle en fer de son sac à dos pour que l’avant ne disparaisse pas. Si peu qu’on tende l’oreille, mais personne ne le fait parce que c’est impossible de tendre l’oreille, on entendrait le fer taper contre l’os.
À cause du soleil, c’est l’été. Les bus scolaires sont à présent des bus tout-court et chaque jour ils déposent des cohortes de gamins devant le Met, le MOMA, le Guggenheim…Enfin bref, devant tous les lieux où l’on dispense de la nourriture à cervelle.
Pendant que les enfants comptent leur argent de poche devant les boutiques de cadeaux, et dévalent les couloirs et les allées en hurlant, les chauffeurs, souvent noirs, somnolent sur la banquette du fond, la plus large, et dans leurs rêves, ils traversent l’océan. Toutefois, arrivés sur le continent africain, ils ne reconnaissent rien et ne sont reconnus par personne, aussi ils font demi-tour et se réveillent chiffons et encore plus tristes qu’ils ne l’étaient avant de s’endormir.
Le bus d’Emma F. a, pour sa part, une préférence marquée pour le Musée d’Histoire Naturelle, parce que les gosses oublient toujours un dinosaure sur un siège et que les objets perdus c’est pour bibi. C’est donc là qu’il se rend tous les jours que durent les vacances.
Aujourd’hui, à la fin de la visite, les enfants installent Bernard Plotte sur un strapontin du bus. Un passager exceptionnel, volé au musée. Après quoi, ils s’assoient à leur tour et plus un mot ne sort de leur bouche, plus un mouvement de leur corps. Emma F. laisse son genou en paix parce que l’institutrice lui a longuement parlé sous le mammouth. Bernard Plotte n’est pas rassuré. Il regrette de s’être emporté devant le tamarin. « Bon sang, il y a bien quelques secondes de silence dans cette ville. Mais qui, qui me les donnera ? Qui ? » A peine le I de qui dilué dans l’espace, qu’une meute de mômes le poussait dans le bus. « Nous, on connaît une réserve naturelle de silence. Parole de scout. Juré, craché, croix de machin, croix de truc, si je mens, t’iras carrément en enfer… »
Un quart d’heure plus tard, le bus s’arrête devant un terrain vague et la portière gémit en s’ouvrant. Quarante index se collent aux vitres. « C’est là qu’elles crèchent, M’sieur, vos secondes de silence ! » Le bus redémarre, laissant Bernard Plotte au beau milieu de nulle part, un fabuleux sourire de satisfaction sur le visage.
Pendant ce temps-là, devant l’école fermée, les parents font les cent pas en attendant le retour de leur progéniture. Emma F. descendra du bus la dernière. Son père portera sa veste en jean délavé et ses baskets bleues toutes pourries. Le blanc de ses yeux sera rouge vif. Il fera un effort pour paraître gai quand il la verra, mais ça ne sera pas très réussi. Emma claudiquera à cause de la boucle en fer. Il ne lui demandera pas pourquoi. Plus tôt, elle aura fait le vœu de boîter jusqu’à la fin de sa vie, et même après, quand elle sera un ange.

L’âme sœur

Mark pense à la boîte dans la poche intérieure de sa veste. Il se demande si c’est le moment de l’ouvrir. N’y aura-t-il pas de moments plus graves encore ? Il doit réfléchir vite. Le type qui le menace de son couteau, crie de plus en plus fort.
Le russe avait été clair. La boîte ne lui sauvera la vie qu’une seule et unique fois. Après qu’il l’aura ouverte, son pouvoir n’agira plus sur lui et il devra en faire profiter quelqu’un d’autre.
Le russe : Feliks Rastorgouïev. Mark n’a jamais oublié son nom, bien qu’il ne l’ait vu qu’une fois. Une rencontre de comptoir. Ce soir-là, il avait cru à son histoire de talisman sans tiquer parce qu’il était saoul et que le slave ne lui avait pas vendu la boîte, mais donné, alors que, de toute évidence, c’était un objet de valeur. Une femme, une française, accompagnait Feliks. Parfois, ils semblaient amants et parfois non. Elle s’appelait Sarah Morel. C’était une poétesse qui avait publié quelques textes dans deux ou trois revues de Manhattan. Elle vivait quelque part dans le Queens et pour des raisons « obscures », ne pouvait pas rentrer en France.
Du point de vue de Mark, Sarah n’était pas belle. Pourtant, il ne pouvait la quitter des yeux. Elle était grande et fine, avait des gestes lents, un timbre de voix presque grave et un regard capable de vous percer la chair jusqu’à l’âme. Certaines de ses expressions étaient en décalage avec le moment présent, comme si elle évoluait dans une dimension parallèle. Par exemple, elle se mettait subitement à rire, alors que la discussion ne s’y prêtait pas et qu’elle n’était pas ivre.
Après cette soirée, Mark était souvent retourné au pub dans l’espoir d’y revoir Sarah. Elle ne s’y montra jamais. Il acheta d’innombrables revues de poésies afin d’y trouver sa signature. Et durant des mois, il arpenta le Queens de long en large, de nuit comme de jour.
Peu à peu, sa quête se vida de sa substance. Le visage de la française finit par se confondre avec celui d’autres femmes croisées. Il renonça. Cependant, la conviction que Sarah était son âme sœur l’emplit d’une mélancolie qui ne le quitta plus. Et quelquefois il se retrouvait dans le Queens sans savoir comment il était arrivé jusque-là.
Le couteau frôle son cou. S’il met la main dans sa poche intérieure, le junkie va paniquer et lui trancher la gorge à coup sûr. S’il ne le fait pas, s’il n’ouvre pas la boîte, il mourra aussi, privé de son pouvoir.
Ça lui revient maintenant, Feliks la portait accrochée à une chaine autour de son cou. Mark avait alors trouvé l’emplacement incongru. Mais ainsi, elle était facilement accessible. Faire un geste pour s’en emparer n’avait rien de provocateur.
Il plonge brusquement la main dans sa poche intérieure.

Une vague idée du terrain

Un terrain vague. Vu de la fenêtre de mon immeuble, il ne s’y passe rien. Mon immeuble porte un nom. A. Je fais un mot avec la lettre. Assassin. Si c’est A, c’est assassin. Il reste peu de mots. Il faut faire avec. Il reste des assassins.
Un terrain vague. Chaque matin, une femme le traverse et ses jambes sont avalées par le brouillard. Je ne sais pas dire si c’est joli à regarder. C’est triste. À cause de la femme. Elle ressemble à un ange qui aurait perdu… Je ne peux pas dire ses ailes, les anges n’existent pas. Mais je peux dire un ange. Elle a l’air fatigué. L’air de pleurer souvent.
Le bâtiment n’est pas aveugle. Ni aveugle ni muet. Des cris s’y échappent souvent, de toutes sortes. Toute la misère du monde comme dit Mark Marksman. Je ne crois pas que ça soit vrai. La misère du monde s’étale sur le monde. Il n’en faut pas beaucoup pour déconner. C’est ce qu’il me réplique. Il écarte ses mains. Un espace pas plus grand que ça, ça suffit.
Un terrain vague. Une femme le traverse tous les jours en soulevant la brume. Autour, tout va bien. Dans la rue tout va bien. La femme marche vite en regardant droit devant. Et même lorsqu’il pleut, il n’a pas l’air de pleuvoir pour elle.
Un jour, Mark m’a dit qu’il existe des goûteurs d’océan. Croix de bois, croix de fer. Ces types-là traquent les endroits où le sel disparaît et ils les reportent précisément sur des cartes où le bleu l’emporte. Mais rien n’est moins sûr, alors je ne sais pas si la femme peut se débarrasser de ses larmes avec l’eau douce d’une averse.
Un terrain vague. Défoncé par endroits. Il ne faut pas compter que j’y marche. Il ne faut pas compter que je marche. Sur le parking, des Pick-up aux portières ouvertes d’où sortent de la musique et des jambes de filles. Des corazón entrent par ma fenêtre et vont se cogner contre les murs. Et comme je les oublie, les cœurs finissent par ressembler à des fruits pourris.
Un terrain vague. Une femme y marche et ses pieds ne touchent pas le sol. C’est une vision d’optique peut-être, mais ce n’est pas sûr. Mark Marksman, qui la regarde aussi, a la bouche béante comme s’il avait perdu un os capital de la mâchoire.
Quand le soleil passera derrière le bâtiment B, je tirerai les rideaux. Je ferai un mot avec la lettre B.

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