Vera et l’homme

Tintement de cloche. L’homme hésite à s’assoir et finalement glisse sans volonté le long de la banquette. La fille est déjà assise. Elle se présente. Vera. L’homme murmure un nom qu’elle ne comprend pas.
— Je crois que je ne vais pas pouvoir, dit-il tout de suite après. Je ne vais pas pouvoir me contenter de boire un verre en votre compagnie et faire comme si je ne savais pas que vous allez me mentir à peu près sur tout. Moi aussi, d’ailleurs, je vais vous mentir. Peut-être pas sur les choses vérifiables, mais sur toutes les autres, c’est certain… On ne pourra s’en empêcher. Pas plus vous que moi. Votre apparence, la mienne… Ça aussi c’est un mensonge. Non ?
La fille soulève les épaules mollement.
— Les choses se passent là, poursuit l’homme en pointant son doigt sur le front de Vera. Je les appelle choses parce que je ne sais pas comment les appeler autrement. Bref, les choses. Les vraies choses. Vos gestes, vos vêtements, votre parfum…votre choix de cocktail, simple calcul ! Mais ce que vous avez là-dedans ! Ce qui se déchaîne, ce qui vous appartient vraiment, je n’en verrai pas la couleur. C’est tellement triste.
— Il n’y a rien qui se déchaîne, dit Vera sur un ton fade. Je sors du boulot, je bois un verre, je rencontre des gens.
— Vous rencontrez des hommes, précise l’homme.
— Des hommes, ouais, si vous voulez.
— Vous avez failli ne pas le dire.
— Si j’ai utilisé le mot gens c’est qu’il gomme toute notion de genre sexuel, et écarte de moi l’hypothèse que quelque chose pourrait se passer entre nous. Les hommes incohérents ont une place de choix dans mon cœur et, pour mon bien, je dois les éviter.
— Je ne pense pas être incohérent.
—Vous avez des pensées étranges. Personne ne dévoile jamais le fond de son âme, vous savez. Encore moins à des inconnus.
— Pourquoi pas ?
—Je crois, répond Vera après un temps de réflexion, que c’est comme constater que le sac poubelle qu’on a descendu la veille dans la rue a été éventré et son contenu éparpillé sur le trottoir. Personne n’aime qu’une chose pareille lui arrive. Ça crée un malaise à la fois inexplicable et parfaitement compréhensible.
— Ce n’est pas le genre de choses qui m’embarrasse, dit l’homme après avoir cherché dans sa mémoire un tel souvenir.
— Si on ne se protégeait pas des autres, aucun de nous ne dépasserait le stade de l’enfance… Oh ! Et puis jugez-moi plutôt sur mon apparence, ça vaut mieux. Et décidez si oui ou non, elle vous convient.
— En fait, je ne suis pas vraiment attiré par ce que je vois de vous.
— Allez-vous faire foutre ! lui répond-elle.
— A votre tour, dit l’homme en se reculant pour laisser à Vera l’espace nécessaire à l’observation.
— Ne vous vexez pas, mais quand vous quitterez cette table, c’est à peine si je pourrais vous décrire. Et malgré les efforts que vous faites pour paraître intellectuellement original, vous êtes sûrement assez quelconque.
Tintement de cloche. Involontairement, le corps de Vera se détend. Elle relâche les épaules et ses traits se lissent.
— Nous avons perdu notre temps, constate l’homme en claquant dans ses mains
— Vous le regrettez ?
— Je regrette que l’existence soit parfois si dénuée de vie, murmure-t-il en se levant lourdement, et nous fasse entrevoir le pire sans pour autant nous donner le meilleur.
Il marche jusqu’au comptoir où il pose son verre ainsi qu’un billet de vingt dollars avant de quitter le bar précipitamment. Dehors, il prend de grandes bouffées d’air, comme s’il venait de remonter à la surface de l’eau.
Le corps de nouveau tendu, Vera tente, sans y parvenir, de sourire à l’homme qui s’assoit en face d’elle.

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