Le conte de Muirgen Mac Rae

Il était une fois, l’histoire vraie, si l’on y croit, d’une ombre errant dans Manhattan, nuit et jour. Une ombre libérée du soleil et de ses succédanés électriques nocturnes. Libérée, si on veut, car jamais elle ne fut esclave de Phébus, ni de la fée d’Edison. En vérité, cette ombre-là, n’était que l’ombre d’elle-même.
Le malheur de Muirgen Mac Rae fut que la peau claire de son visage, si parfaitement dessiné, servait d’écrin aux yeux les plus précieux d’Irlande. Deux pupilles émeraude qui étaient, cela se disait, l’unique trésor de la terre de Paddy. Hélas, aucun homme de l’île, en âge de se marier, ne disposait d’assez de richesse et d’orgueil pour s’emparer d’une telle parure.
Pas un seul ne possédait de domaine à la mesure de Muirgen Mac Rae, car tous se partageaient, sans querelle, les prés et les forêts.
Pas un seul ne possédait d’écrits à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, les contes et les poèmes.
Pas un seul ne possédait de sentiments à sa mesure, car tous se partageaient, sans querelle, leur amour pour elle.
Finalement, tous gardèrent leur distance et l’unique visiteur de Muirgen Mac Rae devint le temps qui passait chaque jour bruyamment près de sa demeure. Afin de ne plus l’entendre, elle s’embarqua sur un navire de la Cunard Line en partance pour New York.
Dès que le bâtiment se fut éloigné de Queenstown, de menaçants nuages apparurent au-dessus de l’océan. De sombres nuages, traversés de part en part par des éclairs rougeoyants et silencieux. Et malgré les ordres concis d’un capitaine expérimenté pour mener le bâtiment au large avant que ne se lève la tempête, pas une manœuvre ne parvint à le faire virer. Le navire longeait inlassablement la côte, comme s’il ne pouvait se résoudre à quitter l’Irlande. Et lorsque l’ordre fut donné de couper les machines, il poursuivit son errance côtière, dédaignant la mécanique.
L’officier se rendit à l’évidence, le paquebot de la Cunard était possédé. Et parce qu’on ne plaisantait pas avec la hiérarchie dans la marine anglaise, il abandonna la passerelle à l’être qui le hantait dorénavant, car son grade surpassait le sien. Puis, il se retira dans sa cabine où il se fit servir un whiskey pur malt.
Quand le commandement fut entre les mains de l’hôte mystérieux, le navire s’immobilisa, gîtant légèrement à bâbord. Les heures menèrent cette partie du monde et tout ce qui la composait jusqu’à la nuit. Une nuit si noire qu’aucun homme ne pouvait s’y mouvoir. Une nuit si longue que plusieurs jours furent à jamais bannis des calendriers. Puis une aube se leva enfin, car le crépuscule ne saurait être éternel. Mais Muirgen Mac Rae n’en sut rien, car ses paupières étaient désormais scellées à jamais. Et Lorsque le paquebot atteignit la baie d’Hudson, elle n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même.
Depuis lors, les habitants de Manhattan sentent parfois le vent glacial de son désespoir, souffler là, sur leurs yeux.
Mais, peut-on en vouloir à l’Esprit de l’Irlande d’avoir repris son trésor ?

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Lunch Poem *8

La peau sur les os 
Mon frère
La peau et les os
Et les dieux dans le ciel
Qui s’échangent leurs anges
À l’heure où je te parle 
C’est à peine si je marche
Et voler
Je laisse ça à d’autres dorénavant
Toi tu as volé plus que je ne l'ai fait
Plus de richesses te reviennent
Car tes yeux voient encore
Quant à moi
Je me satisfais des marbrures rosâtres
D’un parquet de chambre commune
Aussi beau que je sois 
Je n’en mourrai pas moins
Aussi belle ? Qui le sait
À part toi mon frère
Devant les anges en plâtre 
Des boutiques minables
Je regrette d’avoir ri 
Car c’est là la matière
Dont je suis fait
Il me reste à vivre ainsi
Blafard
À la merci de tous
Allez mon frère
Oublions notre humanité
Il faut que je m'allège
Le vent passe bientôt
Je ne veux pas le manquer

Lunch Poem *10

Ne rien faire, penser comme en hiver. 
Dans le parc regarder le manège clos tourner.
Ne rien faire. Ne pas s’en faire.
Se souvenir de quelque chose.
Un objet.
Le tenir dans la main.
Le serrer.
Une pierre.
Ramassée dans l’allée.
Une pierre tenue toute une journée.
Le manège tourne.
S’attarder.
Des enfants sur des chevaux vivants.
Ce qui compte c’est ce qu’ils pensent.
Des chevaux vivants,
Une prairie,
Une ville bâtie près de mines aurifères.
Antiques sépultures indiennes.
Des enfants portant l’étoile du shérif
En place de leur blason scolaire.
Ne rien faire, poursuivre.
Retourner dans le tunnel.
Dépasser l’assassin.
Une jambe repliée contre la paroi,
Il tient un livre de prière.
La part de Dieu, dit-il quand je le croise.
Il le répète après que je me suis éloignée
La part des hommes, dit-il quand je rebrousse chemin.
Ne pas s’en faire. Penser comme en hiver.
La lumière fait un arc de cercle
À la sortie de la galerie.
Le manège.
La pierre dans ma main.
Les enfants délaissent leur monture.
Se débarrassent de la poussière de la prairie.
Voler leurs regards.
Traverser,
Contempler leur monde parfait.
Ne pas s’en faire.
Penser comme en hiver.
Fermer les yeux.
Dans le tunnel un bruit de pages déchirées.
L’assassin assassine.
Une pierre.
Tenue toute une journée dans le creux de la main.
Le bord tranchant serré.
Par erreur.
Serrer le bord tranchant des prières par erreur.

Le Conte de Mercy Stappleton et de son chat, Maître-de-Ballet

Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Mercy Stappleton et de son chat, Maître-de-Ballet qui devait sa vie à la Mort en personne.

Mercy vivait à Londres et ne possédait rien, hormis le rêve d’enflammer les scènes du Theater District de Manhattan, car elle était danseuse. Disposant enfin du prix du billet, elle traversa l’Atlantique au début d’un siècle qui s’annonçait ni mieux ni pire que les siècles passés ou ceux à venir.

La chance voulut que durant le voyage elle rencontra un maître de ballet. Les passions rassemblent les êtres, dit-on. C’était un vieillard malingre aux immenses yeux bleus. Il faisait danser ses longues mains osseuses dans l’espace en fredonnant à Mercy des airs classiques. La maladie le rongeait, mais son rêve à lui était de croire que la mort ne le pourchasserait pas sur l’océan. « On la dit froussarde, chuchotait-t-il à la jeune femme. » C’était oublier les moissons de marins qu’elle engrangeait depuis toujours. Mais pour le coup, il ne se trompait pas, car ce n’est pas elle qui se chargea de lui.

Lorsque la coque de l’imposant navire atteignit le fleuve Hudson, le déchirant son de l’eau douce éventrée par le métal brisa net le cœur du vieillard. Et la Nature récolta son dernier souffle pour aller s’en servir ailleurs, avant que la Mort ne s’en empare pour ne rien en faire du tout.

Ceux qui se trouvaient au chevet du maître de ballet, se mirent à danser pour le repos de son âme. Et le froissement des étoffes de mauvaise qualité se frôlèrent jusqu’à ce que le navire atteigne les quais d’Ellis Island. Deux jours après, le corps du vieillard fut renvoyé en Europe dans un cercueil en pin du Canada, aux frais de la compagnie transatlantique.

Quelques mois plus tard, Mercy Stappleton découvrit un chaton dans l’arrière-cour du Mecca Temple où elle se produisait. Il était assis là, comme s’il attendait quelqu’un et courut immédiatement à sa rencontre. L’animal plongea ses immenses yeux bleus dans ceux de la danseuse en se frottant gracieusement contre ses jambes. Conquise, elle décida de l’adopter et le nomma Maître-de-Ballet, car il lui rappelait vaguement le vieillard rencontré lors de la traversée.

Il s’agissait bien de lui, réincarné en félin par une Mort offensée que la Nature lui ait ravie un quidam. Celui-là même qui l’avait traité de froussarde. Et lorsque la Mort est en colère, elle agit au contraire de ce qu’elle fait toujours. Et de son point de vue, il n’existe rien de pire que de donner la vie.

Le conte de l’oiseau mort qui cesse de mourir

Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Malloney Dickson, d’Abigail Cordell et de Walt l’oiseau mort (aussi mort qu’on peut l’être) qui cesse de mourir parce qu’il y a des choses plus importantes à faire parfois.
Lorsqu’il découvre l’oiseau mort, gisant sur la terre du Mall, Malloney Dickson décide de lui trouver un endroit confortable approprié à sa condition. Un petit trou qu’il creusera au pied d’un arbre et recouvrira de terre et de feuilles. Et pourquoi pas d’une pierre plate, s’il en trouve une, sur laquelle il gravera la date de ce jour. Mais il fera ça plus tard. Pour l’instant, il ne peut se résoudre à se séparer de l’oiseau. Il n’est pas si fréquent de pouvoir en observer un de près. Lorsqu’il lui souffle sur le ventre, Malloney aperçoit une parcelle de chair encore rose. Ça l’émeut d’une façon qu’il ne peut expliquer. Après avoir rejoint son banc habituel, il lui cherche un prénom. Finalement, se décide pour Walt. Comme Walt Whitman son poète favori, dont le recueil « Feuilles d’Herbe » traîne au fond de son sac. Chez tous ni plus ni moins c’est moi que je vois, le bien, le mal que je dis de moi, je le dis d’eux… Je suis immortel, ça je le sais.
— Tu es immortel, ça je le sais, chuchote Malloney à Walt, en l’embrassant sur la tête.
— Après tout, ça ne coûte rien, dit Abigail Cordell qui, comme tous les jours, s’est assise à ses côtés et trouve là, enfin, une occasion de l’aborder.
Il ne lui répond pas, mais lui lance un de ces regards noirs dont il a le secret. Elle ne s’en formalise pas et s’approche timidement pour caresser la tête de Walt. Ses gestes sont malhabiles à cause du trouble qu’elle éprouve en présence de Malloney. Elle donne un baiser tremblant à l’oiseau avant de dire à son tour : « Tu es immortel, ça je le sais. » Après tout, pourquoi pas ? C’est une phrase agréable à prononcer.
Des larmes se mettent à couler passivement le long des joues de Malloney à cause de l’irrémédiable évidence que la poésie est sans pouvoir. Il les essuie d’un revers de manche en espérant qu’Abigail ne les ait pas vues. Mais elles coulent aussi sur son visage à elle, à cause de la même irrémédiable évidence.
C’est alors que Walt cesse de mourir. Je n’en dirai pas plus, car je n’en sais pas plus. Entendons-nous bien, l’oiseau ne revient pas du pays des morts. Les morts ne vivent pas (si je peux dire) tous au même endroit. Ce n’est pas si bien organisé. Il cesse de mourir, voilà tout. Un peu sonné quand même, il volette jusqu’au sol, remet de l’ordre dans son plumage méchamment en désordre avant de s’envoler vers une nuée de moineaux qui tournoie autour des grands arbres.
Malloney regarde sa main vide. Abigail la regarde aussi.
— Il devait simplement être assommé, suggère-t-elle du bout des lèvres.
— Il était raide mort ! Malloney lui répond.
— C’est vrai, aussi mort qu’on peut l’être, dit-elle pensivement, en hochant la tête d’une étrange manière.
Ils restent un moment silencieux. À cause des hypothèses farfelues qui leur traversent l’esprit, que chacun préfère garder pour soi.
Enfin, Abigail met sa main dans celle de Malloney. Pour combler le vide laissé par Walt et parce qu’elle en a envie depuis longtemps. Il constate que la main ne pèse pas plus lourd que l’oiseau. Que ses os sont aussi fins et sa chair l’émeut d’une façon qu’il ne peut expliquer.
— Tu es immortelle, ça je le sais, dit-il, car, à l’évidence, les mots du poète possèdent des pouvoirs.
— Tu es immortel, ça je le sais, dit-elle pour s’en convaincre.
Et si le jour passe, ce n’est pas à sa façon habituelle.



Vera et l’homme

Tintement de cloche. L’homme hésite à s’assoir et finalement glisse sans volonté le long de la banquette. La fille est déjà assise. Elle se présente. Vera. L’homme murmure un nom qu’elle ne comprend pas.
— Je crois que je ne vais pas pouvoir, dit-il tout de suite après. Je ne vais pas pouvoir me contenter de boire un verre en votre compagnie et faire comme si je ne savais pas que vous allez me mentir à peu près sur tout. Moi aussi, d’ailleurs, je vais vous mentir. Peut-être pas sur les choses vérifiables, mais sur toutes les autres, c’est certain… On ne pourra s’en empêcher. Pas plus vous que moi. Votre apparence, la mienne… Ça aussi c’est un mensonge. Non ?
La fille soulève les épaules mollement.
— Les choses se passent là, poursuit l’homme en pointant son doigt sur le front de Vera. Je les appelle choses parce que je ne sais pas comment les appeler autrement. Bref, les choses. Les vraies choses. Vos gestes, vos vêtements, votre parfum…votre choix de cocktail, simple calcul ! Mais ce que vous avez là-dedans ! Ce qui se déchaîne, ce qui vous appartient vraiment, je n’en verrai pas la couleur. C’est tellement triste.
— Il n’y a rien qui se déchaîne, dit Vera sur un ton fade. Je sors du boulot, je bois un verre, je rencontre des gens.
— Vous rencontrez des hommes, précise l’homme.
— Des hommes, ouais, si vous voulez.
— Vous avez failli ne pas le dire.
— Si j’ai utilisé le mot gens c’est qu’il gomme toute notion de genre sexuel, et écarte de moi l’hypothèse que quelque chose pourrait se passer entre nous. Les hommes incohérents ont une place de choix dans mon cœur et, pour mon bien, je dois les éviter.
— Je ne pense pas être incohérent.
—Vous avez des pensées étranges. Personne ne dévoile jamais le fond de son âme, vous savez. Encore moins à des inconnus.
— Pourquoi pas ?
—Je crois, répond Vera après un temps de réflexion, que c’est comme constater que le sac poubelle qu’on a descendu la veille dans la rue a été éventré et son contenu éparpillé sur le trottoir. Personne n’aime qu’une chose pareille lui arrive. Ça crée un malaise à la fois inexplicable et parfaitement compréhensible.
— Ce n’est pas le genre de choses qui m’embarrasse, dit l’homme après avoir cherché dans sa mémoire un tel souvenir.
— Si on ne se protégeait pas des autres, aucun de nous ne dépasserait le stade de l’enfance… Oh ! Et puis jugez-moi plutôt sur mon apparence, ça vaut mieux. Et décidez si oui ou non, elle vous convient.
— En fait, je ne suis pas vraiment attiré par ce que je vois de vous.
— Allez-vous faire foutre ! lui répond-elle.
— A votre tour, dit l’homme en se reculant pour laisser à Vera l’espace nécessaire à l’observation.
— Ne vous vexez pas, mais quand vous quitterez cette table, c’est à peine si je pourrais vous décrire. Et malgré les efforts que vous faites pour paraître intellectuellement original, vous êtes sûrement assez quelconque.
Tintement de cloche. Involontairement, le corps de Vera se détend. Elle relâche les épaules et ses traits se lissent.
— Nous avons perdu notre temps, constate l’homme en claquant dans ses mains
— Vous le regrettez ?
— Je regrette que l’existence soit parfois si dénuée de vie, murmure-t-il en se levant lourdement, et nous fasse entrevoir le pire sans pour autant nous donner le meilleur.
Il marche jusqu’au comptoir où il pose son verre ainsi qu’un billet de vingt dollars avant de quitter le bar précipitamment. Dehors, il prend de grandes bouffées d’air, comme s’il venait de remonter à la surface de l’eau.
Le corps de nouveau tendu, Vera tente, sans y parvenir, de sourire à l’homme qui s’assoit en face d’elle.