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EXTRAIT

« Une image ancienne recouvre le présent. Trente ans
plus tôt, sur ce même banc, Stefan avait embrassé Madleen
sur les paupières. De la poudre vert pâle s’était déposée sur
ses lèvres. Il l’avait attrapée avec le bout de ses doigts. Il se
souvient du temps écoulé entre le moment où il avait pris la
décision de lui donner un baiser et celui où il avait touché
sa peau. Il se souvient de la couleur noire qui recouvrait
tout, et pas seulement parce qu’il fermait les yeux. C’était
la couleur de cet instant, de ce geste. Il n’avait pas cherché
les lèvres de Madleen, mais bien ses yeux.
Après le baiser, elle avait rouvert les paupières lentement
et ne l’avait plus regardé. Comme si elle n’en était plus
capable. Elle fxait un point par-delà son épaule, en faisant
une moue. Une esquisse de sourire qui conserva la dureté
de la mine de plomb jusqu’à être soufflé par une pensée
brutale. Elle s’était levée, pour se rasseoir aussitôt.
— Je vais me marier, lui avait-elle dit maladroitement.
Il le savait et ne l’avait pas embrassée à cause de ça. Il
regrettait qu’elle perçoive un simple dépit amoureux dans
son geste. Il ne l’aimait pas comme ça. Et parfois même, il
ne l’aimait pas du tout. C’était bien pire qu’un sentiment
humain. Bien pire que le désir de posséder, jusqu’à ce que
la mort nous sépare, l’objet de son désir. Il avait embrassé
ses yeux et non ses lèvres. Il l’avait contrainte à clore les
paupières. Il avait fait le noir autour d’eux. Une fraction
de seconde, ils les avaient exclus du grand jeu de l’univers.
À moins que cela en fasse aussi partie. Comme de cesser
de craindre la mort quand elle devenait de masse. Il avait
ressenti un soulagement au moment où la poudre verte du
fard à paupières de Madleen s’était déposée sur ses lèvres.
Un soulagement qui arrivait trop tard, décalé dans le temps.
Mais il le reconnaissait comme étant celui qu’il appelait de
ses vœux pendant les années de déportation. Le phosphore
sur ses lèvres. Le goût de sa propre décomposition. Était-ce
cela l’apaisement ? S’élever au-dessus du charnier, voir
son corps tordu parmi les corps tordus. Les positions
inhumaines.
Non. Celui qui s’élève au-delà de son cadavre conviendra
qu’il n’existe pas de repos. Ni ici, ni ailleurs. »

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