Lettre de la jeune fille pendue

Jeunes nous avons tant d'ennemis
Et nous marchons vers eux
Que faire d'autre
Mais sans hargne sans armes
En traînant le maigre passé derrière nous
Comme un chien malade
Que personne n'a le cœur d'abattre
À cause de son regard
Et d' un rêve qu'on fait tous
Pauvre chien que l'on martyrise
En voulant l'épargner
Avance je t'en prie avance
La vie plus forte que tout
Jeunes on le pense
Mais non Mais non
Quand enfin nous trouvons
Le courage d'achever la bête
Il est trop tard
Elle est déjà morte
Nous la tuons quand même
Que faire d'autre
Une deuxième fois
Et encore et encore
Et la guerre attendue
Qui ne vient pas
Et les yeux morts du maigre passé
Qui finiront par nous hanter
Jeunes nous apprenons
Trop tard
Que la jeunesse
N'est pas un temps donné
Qu'aucun temps ne se donne
À personne
Et jamais


Toile de Marie Laurencin  Femmes au chien 1924 -1925
Paris, musée de l'Orangerie ©

L'éclosion perpétuelle du présent

Ce qui part
Ce qui disparaît
C'est peut-être encore là
Peut-être que c'est moi
Qui ne le vois plus
Moi qui suis partie
Qui ai disparu
Ou peut-être qu'une saison existe
Où l'on moissonne les champs de visions
Je le sais pour l'avoir vécu
Ce qui part
Rend l'invisible visible
L'incertain certain
Aussi qu'est-ce qui disparaît
Oui   L'insolence de croire
Que mourir est pour demain
Et demain pour jamais

Les averses

De toi
Ce que je vois
Ce que je ne vois pas
Je l'aime
De toi
J'invente tout
Mais je n'invente rien, hein ?
Tout est là sous mes yeux
Tout se donne à mes mains
Ou ne se donne pas
Et m'arrache le cœur
Chaque jour
Me l'arrache
Mais le cœur revient
Sans cesse il revient se nicher
À sa place de naissance
Car le cœur est oiseau
De quelle place je parle
Tu aimerais le savoir, hein ?
Qui le sait
Qui sait la source de ce cœur
Car le cœur est poisson
De toi
Ce que je vois
Je l'aime
Moins parfois
Que ce que je ne vois pas
Ce qui nage
Ce qui vole
Ce qui en a gros sur le cœur
De toi je fais distance
Entre moi et la mort
Entre moi et la nuit
La nuit qui est jour tu le sais
Pour les bienheureux
Pour les fous
Toi et moi sommes les deux
Toi et moi sommes
À la fois tout et rien
Nous trébuchons sans cesse
Nous trébuchons
Et les rires nous relèvent
Ou la souffrance
Parfois rire et souffrance
Dans un même élan
Nous remettent debout
Pour que l'envie nous prenne
De nous étendre là
De toi
Ma peau sait plus
Que n'en sait mon esprit
J'ai beau le voir écrit
Cela peut s'inverser
Le poème n'est pas roi
De toi
J'oublie toujours ce que je sais
Car les minutes sont
Je crois que les minutes sont
Vidées par les averses
Toi tu sais 
De quelles averses je parle

Passe noire

Ce que nous finissons
Ce que nous croyons finir
S'achève dans un temps
Où nous ne sommes plus

Ce point que l'on appose
À la dernière phrase
Ne semble pas final
Même s'il tord notre cœur
Même s'il est comme balai
Qui a fini son ouvrage
Voilà La poussière revient

Il n'est rien de terrien
Qui ne revient jamais

Ce que nous finissons
Ce que nous croyons finir
Nos vies
Qui semblent s'achever
Qui s'achèvent bel et bien
Rien ne saurait nous dire
Que cela est réel
Car ce temps où l'on voit
Se passe dans le noir

Si vivre c'est chercher
Mourir est-ce trouver ?

Pierre de ricochet

L'autre
Agrippé
Hélé
Happé
Ricoché
À la surface de l’œil
L'autre soi
L'autre autre
Tous deux fendus
Sans division
L'autre appris de soi-même
L'autre mesure
Et du vide et de la distance
L'autre soi
Ennemi de l'ami
Ennemi de l'ennemi
L'autre
Hélé
Happé
Ricoché
À la surface du temps
De la peau et des os
Cognant ce qui se voit
Avec ce qui ne se voit pas
Avec ce que la mort prend
L'autre sait
La mort prend tout
Laisse tout
Un autre trouve
Ou ne trouve pas
Ce qui demeure
Après soi
Un autre
Un autre
Est toujours là

À l'instant

Rien sans doute rien qui se retienne
Rien qui ne s'oxyde pas
Qui résiste
Rien de fort malgré les mots forts
Les métaux forts
Rien dans le silence
Dans le bruit
Pas plus que la membrane d'un désir
Qui vibre
Rien sans doute rien qui s'éternise
Rien qui se joue de la mort
Qui nous retienne
Qui résiste
Main dans la main
Joie et mélancolie
Tels des amants qui s'aiment pour l'instant
Rien qui efface l'instant

Tableau

Dehors peut-être
Vent ou pluie
Ou mésanges faisant frissonner
La glycine
Mais ici
Rien ne bouge
Posé là sur le chevalet
Un portrait tout juste accompli
Lèvres incarnadines
Baisant les doigts de l'artiste
Et se mêlant dans la térébenthine
Au trop-plein de noir
Repenti de la toile

Poème domestique *10

À 14h45
Dans la chambre bleue,
Il y en a un qui est fait de poils,
Deux qui sont faits de peau,
Un qui est fait de plumes.
Parmi eux, trois dorment,
Un écrit.
Lequel écrit ?
— Poils, peau, plumes…
Poils, peau, plumes…
Plume !
— Eh non.
— Pas poils, quand même ?
— Non plus.
— Peau ?
— Bravo !
— Laquelle des deux peaux ?
— Celle qui a une plume…
— Bien sûr, c'est logique.
— … et qui est à poil.
— Tu es bête !
— Un peu, du coup.

Ne rien rester, ni partir.

Ce que je veux au fond
C'est rester
Avec rien
Avec peu
De l'encre
Des paroles
De la salive passant d'une bouche à l'autre
Des ongles noircis par la terre remuée
Autour d'une graine  enterrée
Pour qu'elle vive
Des volets s'ouvrant sur une dormeuse
Qui remontant la nuit sur elle
Efface le jour qui vient

Au fond ce que je veux
C'est ne rien rester ni partir

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