Derrière mes os

J’ai vécu
Il m’a été donné
De voir et d’entendre
Je n’ai rien pu faire
De ce que j’ai vu
Je l’ai gardé là
Et cela a ruiné
Ce que je regardais
Ce que mes pas m’offraient
Ce que le jour éclaire
De tant de manières
Je n’ai rien pu faire
De ce que j’ai entendu
Et cela m’a fait regretter
Chaque mot écrit
Chaque phrase lue
Inutiles feuillages
D’arbres destinés
À l’ameublement
J’ai vécu
Je suis restée là
Devant une fleur
Pensant la chose simple
Et sachant que non
Ça ne l’était pas
En une heure seulement
Alors que devant elle
C’est moi que j’observais
Moi que je trouvais belle
Ou peut-être flétrie
Ou dans un de ces états
Intermédiaires
Qui fait entrer
La lumière et les bruits
Alentours
Dans les poumons
Et les écrasent
En une heure
Elle s’est gorgée du feu
De l’astre
Admirablement distant
Et je suis restée là
Cherchant des traces de vie
Derrière mes os

La crue

Cette nuit terminable 
Il faut qu’elle se prolonge
Qu’elle soit digue qui retient
La crue de la mémoire
Jusqu’à la fin des temps
Que le temps soit donné
À l’arbre où l’on grimpait
De croître dans le désert
Qu’on rêvait d’arpenter
Qu’elle soit digue qui retient
Jusqu’au prochain jour
– Qui ne viendra pas
Car on dort –
Les souffles échappés
De lèvres entrouvertes
Cette nuit
Qu’elle dispose
Entre nos bras serrés
Ce que l’on a aimé
Ce que l’on aime encore
Et on irait mourir
Sans avoir cédé
Sous le poids et les pertes
Seulement quand le corps
Serait devenu planète

En attendant, fuis.

Le temps s’élargit
À mesure que je passe
Me donnant l’illusion
Qu’il s’éloigne de moi
Alors qu’en vérité
C’est moi qui m’en écarte
Moi     Mon âme
– Qui laisse s’échapper
Dans ce champ variable
Ce qui lui tient à cœur –
S’accroche à la mémoire
Et c’est là son erreur
La mémoire s’accroche
À ce qui est perdu

Soliloque

De toutes mes possessions
Seule la solitude est restée intacte
Il est certain que cette vivace
Se jouant de la misère des âges
Me suivra jusque dans la mort
L’unique raison de sa fidélité tenace
Venant du désir de rejoindre sa source

Le fouet de Mikolka

Il n’y avait nulle part
Où il se sentait mieux
Quand tu le chassais
Il savait t’attendrir
Pour que tu le reprennes
Faible tu le reprenais
Et prestement il étendait
Sur ton pré d'aurore
Ses draps de novembre
Qu’il lui plaisait tant
D'entendre claquer
Tel le fouet que Mikolka
Abat sur sa jument
Et son chant de noroît
Te sortait par la bouche
Fouette-lui la tête,
Les yeux, les yeux !
Ah il aimait tellement
Les sons inhumains
La plainte suffocante
De ta détresse quand
Tu comprenais enfin
Que l’hiver n’est pas
Une saison passagère

Rien ne se perd

Dans la vacuité de l’esprit
L’apparence du temps affleure
Aussi mon ennui
N’est pas du temps perdu
Mais du temps que j’observe

L’art de la course

Soit les mots l’atteignent
Ou ne le peuvent pas
Cet amour est distance
Entre toi et moi
Soit nos yeux le voient
Ou ne le peuvent pas
Distance fluctuante
Qu’on parcoure sans fatigue
Ou bien exténués

Au début du trajet
Nos pas vont se heurter
Contre l’amour de l’autre
Et résonnent longtemps
En sa foi intérieure
Ou ne mènent nulle part
Et c’est ça qu’on préfère
Nulle part c’est partout

Soit nos mains se lient
Ou ne le peuvent pas

Cet amour est distance
Qui ravit au destin
Son art de la course

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