Speed dating in New York city. Don Cirrino, Frankie Steal et le serpent.

Tintement de cloche. La fille a un tatouage. Un serpent jaillissant de son décolleté et s’enroulant autour de son cou. Don Cirrino déteste les reptiles et les tatouages. Il a un mouvement de recul au moment de s’asseoir. Cependant, elle possède un joli sourire. De petites dents pas très bien alignées, mais de manière charmante, une jolie bouche et des yeux clairs, bleus ou verts. Il aime les yeux clairs. Une tête de mort se balance autour de son cou, au bout d’une chaînette en argent. Quand elle se présente, il croit apercevoir un piercing sur sa langue, mais il n’en est pas sûr.
— Frankie Steal.
Il se présente à son tour. Elle rit franchement. Don Cirrino. Il est sûr de s’appeler comme ça ? Un nom de cinéma. Un personnage de Martin Scorsese. Il fait bien comme il veut, elle ne s’appelle pas Frankie Steal non plus. Par contre, elle ne doute pas une seconde qu’il soit italien. Elle a côtoyé un Mirro Scapino autrefois, alors elle s’y connaît en Italiens. Un drôle de type avec une cicatrice de deux pouces sur le crâne. Non, elle n’est pas sortie avec lui. Elle ne sort qu’avec des Irlandais.
Don se sent soulagé. la tête de mort, le piercing, le serpent, la façon dont elle s’est moquée de son nom et toutes ces choses étranges qu’elle dissimule sûrement sous ses vêtements et dans son esprit, non, non, c’est trop pour lui. Elle boit une gorgée de cocktail fumant, et son visage disparaît dans la brume. C’est tout de même une très belle fille. Ça serait dommage de la laisser filer à cause de quelques détails.
— Je suis irlandais du côté de ma mère, lance-t-il précipitamment.
Elle lui sourit.
— De toute façon ce n’est pas moi qui décide, dit-elle
— Comment ça, ce n’est pas vous qui décidez ? C’est qui ?
Tintement de cloche, Frankie se lève sans répondre. Don pose délicatement la main sur son bras pour la retenir, mais le relâche brusquement. Il jurerait que le serpent a tourné la tête dans sa direction et que sa langue fourchue n’était pas là tout à l’heure.
Une nouvelle fille s’assoit à sa table. Melany Merchant. Un tatouage ? Oui, elle en a un. Un dragon, sur l’épaule gauche. Pourquoi cette question ?

Speed dating in New York city. Nashe Pozzi et Anna Karénine

Soirée à la chandelle. Les ombres s’étirent le long des parois ou s’aplatissent au sol à la faveur des flammes de bougies posées sur les tables et le comptoir. La semi-obscurité rassure Nashe. Elle dissimule ses imperfections. Oui, mais demain il fera jour. Il secoue la tête. Demain est un autre jour. Il attend qu’une nouvelle maxime vienne contredire celle-ci, mais non, aucune ne vient. Demain sera bel et bien un autre jour. Il se sourit à lui-même. Refuse d’entendre qu’autre ne signifie pas différent. D’ailleurs, il cesse de penser, se concentre sur la musique.
Il se sent assez bien. A tout misé sur l’apparence. Coupes et matières de qualité. Cuir, soie, coton, argent ainsi qu’une fragrance française, Égoïste. Il a longuement hésité avant de l’acheter. Si l’une de ses rencontres de ce soir l’interroge sur son parfum, ne tirera-t-elle pas des conclusions hâtives lorsqu’il le nommera ? Il recommence à cogiter. Se concentre de nouveau sur la musique pour divertir son esprit. Mais ça ne l’aide pas beaucoup. Quel est le bâtard qui a osé remixé un morceau de Coltrane ? Tintement de cloche. Il sursaute, s’éclaircit la gorge, rejoint à tâtons la table 6. Il ne sait pas quoi penser de la femme assise là. À cause des mouvements de la flamme, ses traits ne sont pas fixes.
— Nashe Pozzi, dit-il.
— C’est bien tenté, rétorque la femme. Mais vous tombez mal, je connais toute l’œuvre de Paul Auster.
— Pardon ?
— Nashe et Pozzi sont deux personnages de La musique du hasard de Paul Auster. Vous ne pouvez pas vous appeler comme ça.
— Je vous assure que si. Tous mes papiers le prouvent… Votre type, là, il aura trouvé mon nom dans l’annuaire, dit-il en haussant les épaules. Beaucoup d’écrivains font ça.
— Non, non. Sûrement pas. Auster n’est pas le genre à agir comme ça.
— Alors, je ne sais pas. Le hasard…
La femme fait une moue qui signifie : Si ça t’amuse, va pour Nashe Pozzi.
— Ah, au fait, dit-elle d’une voix contrariée, moi, c’est Anna Karénine.
— Vous plaisantez ?
— Non ! Pourquoi je plaisanterais ?
— Comment ça, pourquoi ? Anna Karénine… le comte Vronski, Tolstoï !
— Le comte quoi ?
La mèche de la bougie se noie dans la paraffine. La scène est dans le noir. La scène est presque entièrement dans le noir. L’obscurité est percée d’auréoles orangées. Ils se taisent, probablement empêtrés dans leurs pensées. Cherchent quoi se dire. Ne trouvent rien. Tournent la tête vers la salle pour masquer leur gêne. Ils boivent en silence pour se donner une contenance.
Tintement de cloche.
Froissement de papier. Poubelle !

Sculpture « Love » de Robert Indiana, revisitée.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer