Le boxeur. Partie III

Mary Wlaseck n’aime ni les hommes, ni les femmes, ni les enfants, ni les animaux. Elle n’aime rien qui a un cœur. Rien qui peut tomber là sous vos yeux et ne plus jamais se relever, à cause de l’arrêt brutal de ce cœur. Elle n’aime pas non plus ce qui est mort, mais c’est mort, alors plus rien ne peut arriver. Pas de mauvaise surprise. Elle aime les livres. Les personnages de livres. Pas de sang, pas de chair, pas de cœur. Et s’ils meurent, c’est pour de faux. Enfin, non. Mais elle peut l’ignorer, revenir en arrière. Lire les mêmes passages encore et encore.
Mary Wlaseck n’aime personne et personne ne l’aime. À cause de son mauvais caractère et de son manque de considération envers le genre humain. Les seuls points qu’elle marque, elle les doit à sa beauté et ça l’emmerde. Sauf quand elle cherche de la compagnie. Plus souvent des femmes que des hommes, parce qu’elle ont un cœur plus solide et moins bruyant et qu’elles ne le font pas monter dans les tours en deux minutes chrono.
Quand elle est appelée sur la scène de crime de la huitième avenue et découvre la fille avec sa poitrine béante et son cœur dans la main, Mary Wlaseck ressent l’étrange sensation de connaître l’assassin. Et dans les jours qui suivent, elle doit lutter contre la pensée tenace et déroutante qu’elle n’est plus seule au monde. Durant son interrogatoire, la mère de la victime, à qui on a dissimulé les détails macabres de l’affaire, dit d’une voix atone : Qui pouvait lui en vouloir ? Ma fille avait le cœur sur la main. Les flics en rient encore longtemps après, sauf le lieutenant Wlaseck. D’une manière ou d’une autre, le cosmos met toujours la vérité dans la bouche des vivants. Ils en font ce qu’ils en font.

New York, 1989.

Des ronds dans l'eau

Quand Wyatt MacLeen a jeté l’arme dans l’East River, il se croyait seul. N’a pas entendu la femme avec son chien passer derrière lui. Elle n’a pas vu ce qu’il a lancé dans l’eau. Mais Wyatt est persuadé que si, à cause de ses joues mal rasées, de ses cheveux gras et du col de son trench relevé qui lui donnent l’air d’un criminel.
Mary Cappecci ne possède pas de chien à elle. Celui qu’elle promène, un chien chrysanthème, appartient à un avocat d’affaires qui atteint la 42e rue ouest au moment où l’arme de Wyatt touche l’eau. L’avocat étouffe, mais ce n’est pas à cause de la chaleur. Aussi, il ne dénoue pas sa cravate, ne relève pas ses manches. Rien ne pourra l’empêcher de suffoquer, il le sait bien.
Le chien regarde Wyatt. Il veut aboyer mais quelque chose l’en empêche. L’énorme nœud rouge qui sépare en deux la touffe de sa tête. L’aboiement n’est plus guère adapté à sa condition. Mais quelle est sa condition ? L’animal l’ignore. Il sait seulement qu’il n’est plus tout à fait un chien. Alors, quoi ? Il émet deux ou trois grognements timides et adopte machinalement une attitude apprise au chenil.
L’arme atteint le fond de l’eau quand l’avocat passe devant la boutique d’un antiquaire. Sa main fermée depuis longtemps sur la poignée de son cartable est engourdie. Il s’arrête pour observer un lion en bronze. Bronze ou plâtre ? Il est déjà passé par là et s’est déjà posé la question. La réponse varie, selon son humeur. Il suffirait qu’il le touche pour savoir. Il ne l’a jamais fait. Peur d’être déçu. Mais peut-être qu’aujourd’hui, il va le faire.
Wyatt est soulagé. La surface de l’eau ne garde aucune trace de l’impact avec l’arme. Pas comme les os de son crâne s’il s’était tiré une balle. Il ne l’a pas fait. La vie peut reprendre son cours. Tant pis. Tant mieux ? Mary s’est assise sur un banc et l’observe. Le chien somnole à ses pieds. Le chien chrysanthème. Les hommes et les femmes chrysanthème. Elle ne se demande pas ce que l’homme a jeté dans l’eau, elle se demande pourquoi. Et pourquoi il reste là à scruter le fleuve. On dirait qu’il regrette son geste. L’idée d’une arme lui vient alors à l’esprit. Elle n’est pas troublée par cette pensée. Wyatt se détourne de ses tourments et vient s’asseoir près d’elle. Elle lui sourit. Ne se sent pas en danger. Il lui demande comment s’appelle le toutou. Elle n’en sait rien. C’est un chien. Le chien lui sait gré de sa réponse.
Dans le centre, l’avocat sent sous sa paume la matière dont le lion est fait. Il tente de l’ignorer, mais c’est trop tard.

Le boxeur. Partie II

Crédit photo CF NY 1989

— Un ange frappe à sa porte. Quand l’homme ouvre, il ne voit pas que c’en est un. Il n’a jamais fourré le nez dans cette foutue bible, alors il ne sait pas à quoi ça ressemble, les anges. Il a d’abord cru que c’était un de ces gars de la Compagnie. Il les attend depuis un mois. On raconte qu’ils viennent récupérer les indemnités compensatoires octroyées, autrefois, à ceux qui habitaient sur le passage du train. Il crèvera ces salopards à coups de poings plutôt que de leur rembourser leur saleté de fric. Qu’est-ce qu’il leur doit ? Par deux fois, le EL a foutu le feu à l’appartement. La dernière fois, il était tellement saoul, que sa jambe a cramé jusqu’au mollet avant qu’il s’en rende compte. Toutes les deux minutes, le train transperce son cerveau, comme un fer brûlant. C’est pour trouver le sommeil qu’il s’est mis à boire et s’il cogne, ben, c’est pour se calmer les nerfs. Une indemnité compensatoire ! Et aujourd’hui il faut la rendre ? Les mecs de la Compagnie n’ont rien compris. Les pauvres types ne rendent jamais ce qu’on leur donne. Ils-ne-peuvent-pas.
Le boxeur interrompt son récit. Sous la table, il serre et desserre les poings jusqu’à ce que ses mains ne tremblent plus. La fille pense avec tendresse que c’est un émotif. Il lui sourit furtivement, laissant apparaître ses dents mal rangées. Une particularité qui la touche. Jusque là, tout a été parfait. En y repensant, elle a un peu honte de la façon dont elle a séduit le Portoricain. Oh et puis tant pis, hein. Il était tellement attirant. Combien de chances que ça marche avec un type beau comme ça ? Cinq sur dix ? Même pas. Maintenant, il est là en face d’elle à lui raconter sa drôle d’histoire. À peine si elle l’écoute.
— L’ange déploie ses ailes pour que l’homme sache à qui il a à faire, poursuit le boxeur. Ça fait le bruit d’un drap qu’on secoue qui résonne longtemps dans la cage d’escalier. T’es quoi, au juste, un genre de messager de la mort ? lui demande l’homme. L’ange sourit sans répondre et lui tend un ticket d’entrée pour l’Empire State. Puis il remballe sa mécanique divine et se tire comme il est venu. Le lendemain, quand l’homme saute du quatre-vingt-sixième étage du building, un bruit sec se fait entendre, comme celui d’un drap que le vent secoue avec violence. C’est du moins ce qu’ont dit les témoins.
— Les anges n’incitent pas les gens à se tuer ! proteste mollement la fille.
— Les anges font des anges ! lui répond le boxeur. Puis il se lève brutalement, jette un billet de dix dollars sur la table et se tire comme il est venu.
Quand on retrouve la fille trois jours plus tard, dans une benne de Stanton street, ses deux bras liés dans le dos ressemblent à des ailes et le lieutenant Mary Wlaseck songe à une position d’envol.
New-York, 1989.

Le boxeur. partie I

Crédit photo CF NY 1989

La journée s’annonce ensoleillée. Les jours se suivent et se ressemblent, jusqu’au moment où un changement s’opère et qu’une nouvelle série de jours qui se ressemblent s’installe. C’est stupide, mais c’est comme ça qu’elle voit la vie quelquefois.
Il lui a donné rendez-vous à l’entrée de l’Empire State. Quelle entrée ? Le building en compte au moins cinq. Celle de la 33e rue, de la 5e avenue, de la 34e rue… Elle ne se souvient plus de ce qu’il lui a dit. Elle attendra sur la 5e, ça semble plus logique.
La veille, chez Sbarro, il s’est assis en face d’elle en lui demandant la permission du regard. Histoire de faire la conversation, il lui a dit : « Je suis boxeur. » Au cours de la soirée, il a énuméré les coups de son dernier combat gagnant. Remise, contre-attaque, parade chassée, feinte, esquive, parade bloquée.  » Il faut s’y connaître en anatomie pour combattre. » Il entrait sa tête dans les épaules, la balançait de gauche à droite, les poings serrés, en défend, au niveau du front. Elle n’essayait même pas de faire semblant de s’intéresser à ses explications. Elle avait juste envie de coucher avec lui.
Plus tard, dans la rue, alors qu’il la raccompagnait chez elle, il a fait une démonstration de son jeu de jambes, comme le font les acteurs dans les films ou les losers deviennent des champions. Au pied de son immeuble, il ne l’a pas remerciée pour la soirée, ni embrassée comme elle l’espérait. Il lui a donné rendez-vous le lendemain à l’Empire et c’est tout.
Il a dix minutes de retard, elle ne sait pas quoi faire et se plante à l’angle de la 5e et de la 34e mais son champ d’observation n’est pas assez large. Son jean neuf lui serre la taille et lui coupe un peu la respiration. Il faut s’y connaître en anatomie pour séduire.
Elle tente de se remémorer son visage. Il n’a pas un nez de boxeur. Pas de bosse, ni d’os déplacé. Une arête bien droite fondant sur ses narines fortes de portoricain. Des yeux noirs logés dans des orbites larges. Une bouche épaisse, carminée, et des dents placées à la va-vite qui rendent ses sourires inquiétants. Une fossette soulignant un menton carré. L’oreille gauche légèrement décollée. Certainement une habitude punitive parentale. Il n’a pas un nez de boxeur. Qu’est-ce ça signifie ?
Son désir a disparu. Ça la désole mais c’est comme ça. Quand il arrive à sa hauteur, elle se jette dans ses bras, en espérant que son attitude puérile le fasse fuir. Elle veut en finir avec cette histoire. Mais il ne fuit pas. Du regard, il lui désigne la direction à prendre.
Quand on la retrouve, sept jours plus tard, dans une benne à ordures de la 8e, sa poitrine est ouverte. Un vide à la place du cœur et son cœur dans sa main gauche contractée.
New York, 1989.

BlackRat

Quand Louis Colman ouvre le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégage. Odeur de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de tube cathodique chaud.
Dans son orbite droit, un œil de verre noir, en place du vrai, perdu dans une bagarre. Verroterie qui lui a valu son surnom de BlackRat. Dès qu’il en fut affublé, on ne l’employa plus que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Reléguant BlackRat dans le monde invisible et grouillant des ruelles, des porches et des couloirs mal éclairés et crasseux.
Pour l’heure, BlackRat travaille pour Herman Melvill. Un prêteur sur gage écossais mauvais comme la peste et con comme ses pieds. C’est seulement en tombant sur un exemplaire de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat, que ce descendant de suceur de cornemuse a découvert son homonymie avec l’écrivain. Ben ça alors ! Il a dit, en caressant le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts dégoûtants. Ben ça alors ! Il frôlait chaque lettre respectueusement, sauf le « e » qu’il grattait avec son ongle, comme pour l’effacer. Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, BlackRat aurait trouvé le geste poétique. Le véritable nom de l’écrivain était Melvill sans « e », exactement comme l’Écossais, mais il se garda bien de le lui dire.
Dans la journée, BlackRat rafle tout ce qui a une valeur marchande chez les débiteurs d’Herman Melvill. Il fonce à travers les appartements en hurlant et en moulinant l’air avec sa batte de base-ball. Là, deux scénarios sont possibles. Il les connaît par cœur. Le premier le laisse généralement sur le carreau parce que les mauvais payeurs n’ont rien à perdre et qu’ils le démolissent avec toute la rage qu’ils éprouvent envers eux-mêmes. Et Dieu sait qu’elle est grande. Le deuxième, le plus courant, est celui que BlackRat redoute le plus. Les larmes, les promesses mielleuses, les maris qui offrent leurs femmes pour épargner leur électroménager… La mécanique de la misère le désespère. C’est seulement quand il obtient ce qu’il veut en y laissant des plumes, que sa conscience s’en sort le mieux. Une petite parcelle de son âme aura tout de même droit au ciel. C’est toujours ça qui n’ira pas brûler en enfer. Ça n’est pas plus compliqué. Tout un chacun se fait une idée personnelle de l’au-delà par ici.
Vers dix heures, BlackRat se gare dans la 8e avenue, entrouvre le coffre de la Toyota plein jusqu’à la gueule du fruit de son racket. En quelques phrases chuchotées à l’oreille des passants, l’article est fait. Les objets changent de mains. À trois heures du matin, Herman Melvill se ramène pour récupérer le cash.
Aujourd’hui, l’Écossais sait que les choses vont mal tourner. Quand il monte dans l’habitacle, BlackRat tape du pied nerveusement contre la pédale de frein en regardant droit devant lui. Un plâtre recouvre son avant-bras droit. Sa lèvre supérieure est recousue et tuméfiée. Ses arcades sourcilières tellement gonflées qu’Herman se demande comment Colman a pu conduire jusque-là. Il se fend d’un : Putain, t’en as reçu une belle ! et réclame ses têtes de présidents.
Sans mot dire, Louis Colman tend sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, y dépose l’œil de verre de BlackRat. Mon « e », lui dit-il. Puis il descend de voiture en laissant les clés au contact et se dirige vers Times Square. Va s’exposer à la clarté artificielle en attendant que le jour se lève. Car quand il pointera, Louis Colman parcourra la ville de long en large sous le feu indolore du soleil éclatant.

Près du Victorian Gardens

Chère Amie,
Face au Victorian Gardens, assise sur une roche granitique abritée par des grands arbres que vous ne saviez pas nommer, vous téléphoniez en France. Le vent transportait jusqu’à vous des voix aiguës et des musiques de fête foraine. Les rouges et les bleus des manèges saturés par un soleil plombant, transperçaient la verdure. Des câbles d’acier peinaient à retenir les rêves des enfants et leurs aéronefs dans le périmètre, et, de votre place, vous les entendiez se tendre. Vous êtes restée là longtemps après avoir raccroché. Pieds nus, vous goûtiez la fraîcheur relative d’un air qui tournoyait à cet endroit. Un jeune garçon est venu s’asseoir sur le rocher, un peu au-dessus de vous. C’était son rocher. Il a entouré ses genoux osseux de ses bras et il s’est mis à vous fixer avec insistance. Malgré son attitude qui se voulait intimidante, vous n’avez pas bougé. Aussi, après quelques minutes, il a sauté d’un bond juste devant vous et a fait bouh ! pour vous effrayer. Puis il a dévalé la pente jusqu’aux grilles du Victorian. Et, mains croisées dans le dos, à la manière d’un homme d’âge mûr, il s’est mis à faire des allers-retours près de la billetterie. Vous l’avez soupçonné de vouloir resquiller. Mais il ne l’a pas fait. S’est éloigné, non sans faire bouh ! à quelques gosses qui, sales petits cons de veinards ! avaient un ticket d’entrée. Vous deviez retrouver le garçon plus tard. Torse nu, près d’une fontaine, il effectuait une étrange danse en s’aspergeant le haut du corps et en poussant des cris étonnamment rauques.
Vous avez passé le reste de la journée dans le parc. À simplement suivre les allées. En espérant vaguement que l’une d’elles vous mènerait près de l’ange de la Bethesda Terrace. Tout entrait en vous de manière durable. Cela formait une œuvre qui vous sauverait la vie plus d’une fois.
En France tout allait bien. Tout le monde vivait encore.

Christmas Cottage  871 7th Avenue

Une femme s’arrête à hauteur de Wyatt Dumond qui musarde devant la vitrine de Christmas Cottage.
— Je déteste les fêtes de Noël dit Wyatt, regrettant aussitôt d’avoir abordé la passante avec une envolée si peu appropriée au lieu et à la saison.
— Moi aussi lui répond-elle, contre toute attente. C’est tous les ans la même chose…
— Les boules géantes sur la Cinquième…
— Sur la Sixième.
— Pardon ?
— Les boules, elles se trouvent sur la Sixième Avenue, en face de l’Exxon building.
— Vous avez raison… Et le sapin du Rockefeller ? Pour ma part, j’en peux plus de ce foutu sapin.
— À chaque fois que je passe devant, j’imagine le trou béant qu’il a laissé dans une des forêts du Vermont.
— Cette année, ils l’ont abattu dans le Connecticut, précise Wyatt.
— Dit comme ça, ça fout un sacré coup à l’esprit de Noël.
— Prométhée perd de sa superbe sous ce géant de trente mètres, poursuit-il sans relever.
— Oui ! On dirait même qu’il cherche à fuir… Elle n’est pas cohérente cette situation pour un Titan.
— C’est humiliant pour lui.
— Je le pense aussi.

— Et les soldats de l’Armée du Salut qui vous poursuivent partout en agitant leurs cloches diaboliques, reprend Wyatt.
— Les soldats de l’Armée du Salut n’agitent rien de diabolique.
— Oui, enfin…
— J’en suis presque sûre.
— Si vous le dites… Vous êtes croyante ?
— Superstitieuse.
— Moi aussi je suis superstitieux… Et croyant.
— Ça fait beaucoup, non ?
— Ça va. Je m’en sors plutôt bien. Il me reste quelques moments de liberté dans la journée.
Ils rient et marquent un silence, puis la femme dit :
— Le père Noël de chez Macy m’a dit de très belles choses cette année…. Et il m’a donné des crayons de couleur.
— Vous avez rendu visite au Père Noël ? s’étonne Wyatt.
— J’y vais tous les ans avec mes neveux de l’Ohio. Ils y croient dur comme fer.
— Moi aussi… Enfin, moi aussi, j’y emmène mes neveux de l’Ohio… Si ça tenait qu’à moi, je m’éviterais bien toute cette mascarade.
— On est d’accord… Ce n’est même pas le vrai Père Noël.
— Exact ! Cette année, je lui ai trouvé un accent portoricain très prononcé.
— Je l’ai remarqué aussi.
Un nouveau silence.
— La dernière fois que je me suis assis sur ses genoux, j’avais huit ans, dit Wyatt. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais confortablement calé contre son imposante poitrine à lui énoncer ma liste de vœux quand j’ai croisé le regard de mon père. Un terrible regard désapprobateur qui m’a glacé le sang. Alors l’année d’après, je lui ai fait savoir que je ne croyais plus au Père Noël. Il m’a simplement répondu : « Il était temps, fiston. »
— C’est dur de devoir mentir.
— Oui, répond Wyatt pensivement. C’est très dur.
Après quoi, la femme relève le col de son manteau, lui sourit légèrement et passe son chemin.

Exit

Chère Amie,
Vous souvenez-vous du jour où nous avons visité le monde une heure avant la fermeture ?
Je n’ai pas oublié cette sensation de vol. J’emploie le mot dans ses deux sens, parce que nos yeux dérobaient plus qu’ils n’absorbaient et l’air déplacé par nos pas rapides sifflait comme un battement d’ailes le long des couloirs et des interminables salles.
Nous cherchions à tout prix la vieille Europe. Pourquoi ? À cause d’un réflexe, sans doute, qui veut que l’art ne soit pas né sur les Terres Indiennes. À cause des mensonges de l’Histoire. Nous l’avons trouvée et avons été effrayées par ces corps entravés dans des étoffes lourdes, ces visages retors et ces Lumières dissimulant péniblement des esprits noirs chargés de conscience sèche. Vous avez dit : « Comment ce qui est laid peut-il être aussi beau ? » Ou bien le contraire.
Puis nous sommes tombées sur les Grands Espaces. Nous nous sommes rappelées qu’autrefois à Paris, ils s’en étaient moqués. Nous n’avons pas compris pourquoi, cependant que notre esprit s’apaisait à la vue de ces lieux majestueux qu’aucun homme, hormis quelques artistes, n’avait foulés.
Après, nous nous sommes cognées au fer ouvragé des armures, évidemment.
Il nous restait du temps et nous l’avons utilisé à fuir le monde par peur d’y être enfermées pour toujours. Nous riions comme des enfants en cherchant les panneaux exit. Et sur les marches, car il y a des marches aux abords du monde, comme devant tous les bâtiments intimidants, nous avons bu un soda. Si je n’ai pas attrapé votre main, à ce moment-là, c’est parce que le monde était encore proche et j’ai manqué de courage.

Esplanade

— Vous vous souvenez du jour où la statue de la Liberté a rouvert ses portes aux public ? demande Mark Marksman à la femme qui s’est assise sur la chaise d’à côté. C’était en août 2004. Un feu d’artifice incroyable et je n’en ai rien su. Je me suis réfugié dans la rue quand j’ai entendu les explosions.
— Je me souviens, lui répond-elle. J’ai eu peur aussi.
— Plus tôt dans la journée, j’étais venu m’asseoir exactement où je suis assis aujourd’hui. Et une femme qui sortait de la librairie d’en face s’est installée exactement à votre place. Elle m’a parlé du temps qui se détraque, comme on le fait tous. Elle venait de lire un article alarmiste dans le Times, je crois. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Je lui ai simplement dit qu’un orage s’annonçait. Elle a haussé les épaules. Peut-être que nous serons épargnés. C’est ce qu’elle m’a répliqué. Et nous l’avons été, elle ne se trompait pas… Elle n’était pas new-yorkaise. Je m’en suis fait la réflexion.
— D’où était-elle, vous lui avez demandé ?
— Non. Je voulais qu’elle s’en aille, alors, je n’étais pas engageant. Mais elle n’avait aucune envie de partir, ça se voyait. Elle avait étendu les jambes et feuilletait paresseusement le livre qu’elle venait d’acheter.
— Quel genre de livre ?
— Un bouquin sur Central Park. Vous savez, avec des photos où les ocres sont trop ocres, les verts trop verts, les blancs trop blancs… Le Bow Bridge, le Mall, l’ange de la Bethesda, le Conservatory Water pris sous tous les angles.
— L’Essex House et le Dakota en fond… Je vois… C’est le livre qui vous a fait dire qu’elle n’était pas new-yorkaise ?
— Non. C’était sa façon de tenir son gobelet de café. Et un sac à main trop luxueux qu’elle laissait traîner à ses pieds… Une pensée m’a traversé l’esprit au moment où elle se tenait à mes côtés.
— Quel genre de pensée ?
— Je n’arrive plus à m’en souvenir. Le genre d’idée qui vous attriste durablement.
— Peut-être à cause du livre, justement… Rappelez-vous : des verts trop verts, des ocres trop ocres…
— Oui c’est ça. Je me suis dit : C’est tout ce qui nous reste. Des saisons artificielles.

The wolves

Un jour gris aurait mieux convenu. Un enterrement dans le quartier. Les costumes noirs sortis des placards. Mal dépoussiérés à cause de l’obscurité. C’est l’été. Fenêtres closes et stores baissés. Mais il entre quand même. En même temps que le bruit. Les sirènes souvent. Pompiers, flics, ambulances. C’est l’été. On ne veut pas le savoir. Mais il entre quand même. Les femmes à moitié nues. Se frôlent et se sourient par dessus le malheur. Dans les pièces sombres. Pompiers, flics, ambulances.
Il faut qu’un jour ça s’arrête. La vieille secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle se rappelle de quelque chose. Une fois, dans une ambulance, on lui a raconté une histoire. Un jour gris aurait mieux convenu, lui avait dit le secouriste. Pour de telles histoires ce n’est pas le jour. Une fusillade dans le quartier. Des gosses armés tirent dans le tas des balles argentées. Pour devenir des hommes. Regs, le plus jeune, tire en l’air pour changer. À ses pieds tombe un dollar en or percé. Il le glisse dans sa poche. Sur le trottoir deux gamins agonisent. Bill Obson et Jack Kerouac.
Le cœur de la vieille s’était affolé en entendant ce dernier nom. Le secouriste l’avait rassuré. Personne n’est unique, croyez-en mon expérience. J’ai eu à faire à plusieurs Jack Kerouac. Bref, le gamin rentre chez lui. Sa mère affalée sur le canapé. Complètement défoncée. Il lui met sous le nez le dollar en or tombé des mains de Dieu. C’est ce qu’il lui dit : … tombé des mains de Dieu. La femme ne bouge pas. Regs la secoue. Une fois, deux fois, dix fois. La pièce trouée glisse de ses doigts. Roule entre les lattes du parquet. Se perd à jamais dans ce taudis de la Cuisine de l’Enfer. Regs se blottit contre sa mère et s’endort. Plus tard, pompiers, flics, ambulances. Fin de l’histoire. La vieille pense aux gamins morts sur le trottoir. Bill Obson et Jack Kerouac. Bill et Jack. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête.
Un jour gris aurait mieux convenu. On descend dans la rue à la nuit tombée. Le silence des hommes sifflent au-dessus des têtes comme des lames volantes. On fume des cigarettes blondes en gardant les yeux fixés au sol. Le vent frais s’enroule sur les épaules et les nuques. Personne ne s’en réjouit. Les têtes d’enterrement n’ont pas cette faculté. Dans les pièces chaudes, les femmes ouvrent les fenêtres. La nuit pénètre en catastrophe.

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