Mina Loy. Chant d’amour pour Joannes. XIII

Approche     J’ai quelque chose
À te dire     que je ne puis dire
Quelque chose prenant forme
Quelque chose au nom inédit
Une nouvelle dimension
Une nouvelle jouissance
Une nouvelle illusion

Cela est ambiant               Et dans tes yeux
Quelque chose brillant     Quelque chose pour toi seul
                                Quelque chose que je ne dois pas voir

Cela est dans mes oreilles     Quelque chose de l’écho
Quelque chose que tu ne dois pas entendre
                                 Quelque chose pour moi seule

Accordons-nous d’être vraiment jaloux
Vraiment suspicieux
Vraiment traditionnels
Vraiment cruels

Ou bien alors mettrons-nous un terme à la cohue des aspirations
Retournerons-nous à nos egos intacts

Si deux ou trois fusionnent
Ils deviennent divins

Oh tu as raison
Reste loin de moi               Écarte-moi je t’en prie
Ne me laisse pas te comprendre     Ne me satisfais point
Ou bien devrons-nous nous perdre ensemble
Dépersonnalisés
Identiques
Au sein du terrifiant Nirvana
Moi toi―toi―moi

Mina Loy, Chants d’amour pour Joannes, in Le Baedeker lunaire, Poèmes 1, L’Atelier des Brisants.

La dérobe

Un jour se lèvera
Plus contemplé qu'un autre
Par mes yeux éblouis
De lumière et de sons
Qui fixeront la route
Emprunté par l'oiseau
Autrefois par l'amour
Pour venir jusqu'à moi

Dans ce clair admirable
L'amour présagera
L'annonce de sa fin
Et déployant des ailes formées
Par mon propre tourment
S'élancera vers l'aube
Sans regrets que je fus
Objet de son voyage

L'amour venu à moi
Dans l'unique dessein
Que j'en fasse un voleur

Poème domestique *11

Contre rage de vent
Et mal de cœur
Aller pêcher la langue
Dans l'aber
Près des lèvres
Si les mots
Dans l'âme sont
En plein vrac
Choisir plutôt
L'appât
En longs bris
De glace rompue
Quand ça mord
Tirer tirer
Sortir la langue
La jeter au chien
Si elle est de bois
Sinon faire un signe de J'y-crois
Puis la mettre dans sa bouche
Tout le monde vous le dira
La langue est meilleure crue

Chambre solaire

Je repense à ces heures
Toutes données à l'ennui
Qui en ignore la valeur
Je les disais perdues
Pour ne pas m'avouer
Que c'est moi qui étais
Incongrûment perdue
Dans une pièce fermée

Aucune pièce n'est close
Quand une âme est dedans
Ah oui mais l'âme honnêtement
Que sait-elle de sa liberté
La veut-elle vraiment
La veut-elle tout le temps

Et l'ennui de durer
Tant que dure le dilemme
L'ennui qui sait ma crainte
De dire sa vraie nature
Désir de ne rien faire
Sans rien perdre du tout

Le boxeur. Partie III

Mary Wlaseck n’aime ni les hommes, ni les femmes, ni les enfants, ni les animaux. Elle n’aime rien qui a un cœur. Rien qui peut tomber là sous vos yeux et ne plus jamais se relever, à cause de l’arrêt brutal de ce cœur. Elle n’aime pas non plus ce qui est mort, mais c’est mort, alors plus rien ne peut arriver. Pas de mauvaise surprise. Elle aime les livres. Les personnages de livres. Pas de sang, pas de chair, pas de cœur. Et s’ils meurent, c’est pour de faux. Enfin, non. Mais elle peut l’ignorer, revenir en arrière. Lire les mêmes passages encore et encore.
Mary Wlaseck n’aime personne et personne ne l’aime. À cause de son mauvais caractère et de son manque de considération envers le genre humain. Les seuls points qu’elle marque, elle les doit à sa beauté et ça l’emmerde. Sauf quand elle cherche de la compagnie. Plus souvent des femmes que des hommes, parce qu’elle ont un cœur plus solide et moins bruyant et qu’elles ne le font pas monter dans les tours en deux minutes chrono.
Quand elle est appelée sur la scène de crime de la huitième avenue et découvre la fille avec sa poitrine béante et son cœur dans la main, Mary Wlaseck ressent l’étrange sensation de connaître l’assassin. Et dans les jours qui suivent, elle doit lutter contre la pensée tenace et déroutante qu’elle n’est plus seule au monde. Durant son interrogatoire, la mère de la victime, à qui on a dissimulé les détails macabres de l’affaire, dit d’une voix atone : Qui pouvait lui en vouloir ? Ma fille avait le cœur sur la main. Les flics en rient encore longtemps après, sauf le lieutenant Wlaseck. D’une manière ou d’une autre, le cosmos met toujours la vérité dans la bouche des vivants. Ils en font ce qu’ils en font.

New York, 1989.

Charles Reznikoff. Sur les rives de Manhattan

Extrait


Il était conscient des ses habits chiffonnés, avachis, luisants des innombrables heures passées à s’instruire sur les chaises de la bibliothèque. Il sentait les trous béer dans ses deux semelles, mais se raisonnait, sachant que seul le trottoir connaissait son secret. Qu’as-tu donc à perdre ? s’encourageait-il sans cesse.

Patti Smith. Animaux sauvages

Crédit Photo © RICARDO GOMES

Est-ce que les animaux crient comme les humains
quand leurs êtres aimés chancellent
pris au piège emportés par l’aval
de la rivière aux veines bleues

Est-ce que la femelle hurle
mimant le loup dans la douleur
est-ce que les lys trompettent le chiot
qu’on écorche dans l’écheveau de sa chair

Est-ce que les animaux crient comme les humains
comme t’ayant perdu
j’ai hurlé j’ai flanché
m’enroulant sur moi-même

Car c’est ainsi
que nous cognons le glacier
pieds nus mains vides
humains à peine

Négociant une sauvagerie
qui nous reste à apprendre
là où s’est arrêté le temps
là où il nous manque pour avancer

Patti Smith, Présages d’innocence, Christian Bourgois éditeur. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Darras.

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