La pomme de Sappho

Je Voudrais que vérité du monde fasse poésie
Je Voudrais que Ma Langue de poésie fasse poèmes
Je Voudrais que Ma main n'ait qu'à les ramasser
pour Toi Haute sur la plus haute
Je Voudrais mentir 
Je Voudrais de beauté poétique faire beauté humaine
seulement 
Elle 
Dit
quand le fruit est si haut
qu'ils ne peuvent l'atteindre
abattons l'arbre ils crient
après qu'ils l'ont fait
il ne s'en trouve aucun
pour cueillir le fruit

Chant IV

Elle 
Dit
là dans ce monde abaissé
à un rang inférieur
et bâti comme salle des pas perdus
où derrière toute issue 
qu'Elles Envient foutrement
ne logent qu'âmes mortes et corps putréfiés
d'Elles brisées par leur patience 
tout autant que par leur impatience 
là dans ce monde bas
quelqu'une M'étant Semblable
Me restait étrangère
pour des siècles et des siècles
Elle tapie en Elle
Moi tapie en Moi-même 
Toutes Deux gémissant en Nos Lieux Invisibles 
comme chiennes affamées et gardées à la chaîne
jusqu'à l'heure des battues


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #4, 2020.

Chant III

Elle 
Dit
mouvement rotatoire impérissable 
langage fait tourbe eau de mer  
collines  canyons 
dérivations cosmiques 
torsions 
circulation des corps 
dé-pla-ce-ments
langage fait guet-apens
aller c'est se rendre il dit
langage fait fossiles 
guerre
guerriers ininterrompus
et prières prières prières
langage fait Terre

Elle
Dit 
aller ce n'est pas se rendre

Elle 
Poétesse à grande gueule cynocéphale 
Dit 
oui Poésie du Renversement et 
in-verse-ment

Elle  
Dit
le trajet de Ma Course est tracé de Mon Être
ainsi soit-il


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #3, 2020.

Chant II

vite Elle Cherche l'autre
qui en tout bord de falaise
va se balancer
d'avant en arrière
au rythme lent d'un chant de cœur
niché entre ses jambes
Elle Court vite vers Elle
avant la vague nocturne
qui amène mélancolie et mort
sans être vue
sans être entendue
celle-là d'ombre plus noire que nuit
s'élève bien au dessus de la falaise
après tombe en déluge de toute sa hauteur
lui si dru
si continu
qu'il te noie sur la terre
vite comme antilope
et tenant un jour volé
entre ses crocs serrés
qu'Elle Meurtrit malgré Elle
vite Elle Court vers
les terminaisons terrestres
les terminaisons celestres
vers le point culminant de toutes fins
écrites pour faire début et fin
vite Elle Enterre le jour
que Sa Gueule a percé
et Vole un autre jour
qu'elle Tient moins serré
mais Elle Aime le sang
ça Lui Revient
et Ses Crocs la contentent
et le Chant de son Cœur
niché entre ses Jambes
rythme son Contentement
d'Être Baignée d'ivresse
vite Elle Court vers l'autre
Tenant dans sa Gueule
Sa Proie exsangue légère
qu'Elle Arrivée Jette du haut de la falaise
dans un mouvement de tête dédaigneux
devant Elle démuselée
vite les frictions de Leurs côtes et de Leurs Ventres font sable du granit
les os de Leurs Hanches et de Leurs Cuisses Encastrées
broient les préfixes de réitération
Leurs Lèvres et Leurs Langues
Bâillonnent les instruments de la parole
lèvres et langue
Leurs Membres Noués entre Eux
Écrasent les huit points cardinaux
sis du haut en bas d'Elles
en Leur Dedans et Leur Dehors
après repartir ne Leur est plus possible
aller rien ne l'empêche


©Encre sur papier de Corinne Freygefond, Sans titre #2, 2020.

Chant I

Elle
Court vite
selon ses propres Dires
vraiment vite
routes pistes déboulées
avenues artères déboulées
Elle
Dit
il y a toujours quelqu'un
pourtant jamais personne
Elle
Se Désigne tantôt comme
vassale sanguine
amazone dolente
tantôt autrement
eux
(les croisés)
visages ravis
à l'authentique noir du tombeau
fichés sur enseignes et riant aux éclats
devant soleil couchant
Elle
Dit
ça n'existe pas le soleil couchant
eux
(d'autres qu'Elle croise)
ravisseurs implorant la haine
la vraie la grande la fortunée
debout sur des half-tracks renversés
eux
(d'autres encore)
bouches béantes posées sur bouches fermées
Elle
Voit tout
comme noir sur blanc
comme nuit sur jour
mais
Il n'y a pas plus cons que les yeux Elle Dit
Elle
Écrit
          électricité centrale du Ventre
          concentration d'Atomes énucléés
          Fente comme cicatrice
          nombril comme cicatrice
          cicatrices comme fenêtres
          et portes Condamnées
Elle
Court vite
selon ses propres Dires
vraiment vite
Elle
Écrit
          vite comme
          lumière
          antilope
          jet de foutre ambisexe
          vite comme vite vite vite


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre, 2020.

La mangeuse de ville

Il y a quelque part elle dit
si le soleil ne l'a pas séchée
si l'averse ne l'a pas lavée
un peu de ma salive
à cet endroit où
mais je ne sais plus où
j'ai ouvert la bouche pour dire
et rien n'en est sorti
Il y a là-bas elle dit
si le chien ne l'a pas léché
si la terre ne l'a pas avalé
un peu de mon sang mêlé à ma salive
à cet endroit où
mais je ne sais plus où
j'ai ouvert la bouche pour dire
et d'abord rien n'en est sorti
et puis des pierres en sont sorties
qui ont blessé mon larynx
et ma langue et mes lèvres
Il y a quelque part elle dit
un endroit où
mais je ne sais plus où
j'ai ouvert la bouche pour dire

La clébarde

Maintenant il faut la tuer
Celle qui t'a conduite jusqu'ici
Elle te le demande
Avec ces yeux-là
Les mêmes qu'elle lançait loin devant elle
Sans se soucier de ne plus y voir
Disant comme ça Je verrai plus grand
Si je gagne des yeux plus grands
Elle rejouait ses gains
Et même des yeux plus grands
Elle les rejouait
Puis elle les perdait
Maintenant il faut la tuer
Celle qui n'est rien d'autre que l'autre
Avec son nom donné du bout des lèvres
Dans la brièveté d'un amour posé là
Comme mouche se pose n'importe où
Elle lançait loin devant elle ce nom
Sans se soucier de ne plus être vue
Disant comme ça Pas vue pas prise
Elle comptait sur la nuit
Pour ralentir le jour qui vient
En tout semblable au jour parti
Elle comptait sur le rêve
Pour ramener tout ou rien
Pour ramener mieux ou pire
Pour ramener pareil
Elle attendait
Elle aimait attendre
Elle n'aimait qu'attendre
Elle ne parlait plus
Ou seulement elle formait des mots
À partir de sons chopés avec sa langue
Dans la gueule des chiennes sauvages
Qui lui tournaient la tête
Qui lui tournaient autour
Avec leurs pattes sales et douces et leur odeur de vent
Et d'amande de mer
Maintenant il faut la tuer
Celle qui n'est rien d'autre que tout
Elle te le demande

Contre les murs

"Les linges". © Gabrielle Segal
Enfermée dans la douceur
Pas la vraie
Pas la mienne
À l'intérieur
Rage et jouissance et

Ravissement
Pour les paysages les écrits
Les êtres rêvés
À la longue
Dégoût du rêve
De ses sujets de ses objets
Mal formés
Puis enfin
La faim de nouveau
Le désir pour les rêves informes
Seule compagnie
Seule vérité
Dans l'espace restreint
Du corps enfermé dans la douceur
Pas la vraie
Pas la mienne
La mienne
Capable de disparaître
Capable de se renier
Et de frapper et de mordre et de lécher
La mienne toute entière contenue
dans l'air les liquides
Le silence
Qui fait le bruit et la fureur
De toutes les tempêtes


Toile "Les linges" © Gabrielle Segal

Des siècles d’écritures

L'autre
L'amante
Prête à en découdre
Avec les siècles de couture
À l'aube quitte
Un lit blanc et rubis
Qu'elle appelle notre lit
Bien qu' elle y dorme seule
Ah mais les rêves dit-elle
Ne comptent pas pour rien
L'autre
L'amante
Tombe sur les genoux
Se relève et retombe
Se relève et retombe
Se relève encore
De loin elle le sait
Cela semble une danse
Cela semble une ivresse

Scyalitique

Quelque chose reste de l'infinie douceur
Pourtant jamais venue
Jamais tenue
Entraperçue parfois
Dans la cambrure d'un corps
Cependant qu'il retombe
Tandis que le jour noie de sa lumière clinique
Et même en pleine nuit
Toute chose rêvée
Toute chose voulue
Toute chose donnée

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