Fatou Diome. Le ventre de l'Atlantique

Extrait

Partir, c’est mourir d’absence. On revient, certes, mais on revient autre. Au retour, on cherche, mais on ne retrouve jamais ceux qu’on a quittés. La larme à l’œil, on se résigne à constater que les masques qu’on leur avait taillés ne s’ajustent plus.

Rendez-vous au Grand Jamais

Hier disais-tu
Hier nous a tout pris
Et jamais jamais
Au Grand Jamais
Il ne nous a rendu
La moindre petite chose
Pourtant combien de fois
Me demandais-tu
Combien de fois
Sommes-nous allées là-bas
Espérant reprendre notre bien
Je me souviens
En chemin nous scandions
Que le pillage cesse
Nom de Dieu
Que ça cesse
Nos poings cardinaux tendus
Une fois vers le ciel
Une fois vers la terre
Hier nous jetait à la face
Pour que nous décampions
Quelques heures vides
Totalement vides
Ah tu vois me disais-tu
Saloperie d'ingrat

Ni partir

Tes mains 
Regarde-les
Toujours avides
Mais toujours vides
Écureuils qu'affame
L'absence de mémoire
Regarde-les
Tout accomplir
Pour la centième fois
Comme première fois
Fouiller en vain
L'air et le vent
À la recherche du passé
Que toujours elles égarent devant
Tes mains
Voleuse habiles
Piètres penseuses
Instruments de l’éternité
Et de la mort
Tu ne peux les garder pour toi


Marcello Comitini a très justement traduit ce poème en italien. On peut trouver cette traduction ici :
https://marcellocomitini.wordpress.com/2019/12/03/gabrielle-segal-le-tue-mani-ita-fr/

S’efface

Je dois te le dire
Je t'ai égarée
Pas comme ça
Pas d'un coup
Tu n'as pas traversé
Subitement
L'une de mes poches percées
Je t'ai égarée lentement
Doucement
D'un geste machinal
Mes mains t'ont émiettée
Jusqu'à ce qu'il ne reste en moi
Plus aucune trace de ta perte

Exit

Chère Amie,
Vous souvenez-vous du jour où nous avons visité le monde une heure avant la fermeture ?
Je n’ai pas oublié cette sensation de vol. J’emploie le mot dans ses deux sens, parce que nos yeux dérobaient plus qu’ils n’absorbaient et l’air déplacé par nos pas rapides sifflait comme un battement d’ailes le long des couloirs et des interminables salles.
Nous cherchions à tout prix la vieille Europe. Pourquoi ? À cause d’un réflexe, sans doute, qui veut que l’art ne soit pas né sur les Terres Indiennes. À cause des mensonges de l’Histoire. Nous l’avons trouvée et avons été effrayées par ces corps entravés dans des étoffes lourdes, ces visages retors et ces Lumières dissimulant péniblement des esprits noirs chargés de conscience sèche. Vous avez dit : « Comment ce qui est laid peut-il être aussi beau ? » Ou bien le contraire.
Puis nous sommes tombées sur les Grands Espaces. Nous nous sommes rappelées qu’autrefois à Paris, ils s’en étaient moqués. Nous n’avons pas compris pourquoi, cependant que notre esprit s’apaisait à la vue de ces lieux majestueux qu’aucun homme, hormis quelques artistes, n’avait foulés.
Après, nous nous sommes cognées au fer ouvragé des armures, évidemment.
Il nous restait du temps et nous l’avons utilisé à fuir le monde par peur d’y être enfermées pour toujours. Nous riions comme des enfants en cherchant les panneaux exit. Et sur les marches, car il y a des marches aux abords du monde, comme devant tous les bâtiments intimidants, nous avons bu un soda. Si je n’ai pas attrapé votre main, à ce moment-là, c’est parce que le monde était encore proche et j’ai manqué de courage.

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