le désir de la danse, geste du mot

©Lotte Jacobi
cela vole comme rideaux
d’une chambre avec vue
sur la mer

dehors
cela va se gorger
de lumière solaire
qui vient pleuvoir 
dedans
sur les corps rompus

les effluves de l’iode
prises dans son tissu
embaument
la pièce sèche
de leurs touches d’humide

cela va danser
au cœur de l’inerte
et bouleverser les âmes
et bousculer les corps
sans que cela se voit
sans jamais être pris


©Lotte Jacobi, "Untitled", 1946-1955, tirage gélatino-argentique.  ©Harvard Art Museums, ©Fogg Museum.

L’alcool du baiser

© Carlotta Corpron
jamais ne venant autrement
qu’en posant le noir sur le blanc

l’alcool du baiser
ce ferment du poème

jamais bu autrement
que de lèvres à lèvres

cependant qu’on étreint
le temps restant de l’autre
qui enlace le nôtre

c’est toujours ce qu’on fait

toutes saisons emmêlées
toutes raisons tentées

voilà ce que ça donne

si on veut le silence
on ne l’aura jamais

l’ivresse est trop tentante



©Carlotta Corpron, "Light Follows Form of Greek Head", 1947, épreuve gélatino-argentique. © Collection particulière.

Feu

© Ruth Francken
Tout ce que l’on tait
qui respire mal
d’avoir si peu d’air
tout ce que l’on regarde
sans les yeux
qui attend
que l’on cesse d’écrire
que le feu prenne
dans la chambre d’écriture
que ça brûle
que ça brûle 
tout ce temps de silence illusoire
toutes ces pensées passées
qui se font chaque jour
une tête de nouvelles venues
tout ce que l’on tait
ça hurle tout de même
en déchirant la chair
au vrai ça veut de l’air
beaucoup d’air
plus que pour un seul corps
de l’air qui consume les cris
vite
très vite
en une seule seconde
…
ah le crépitement
de la guérison


Ruth Francken, "La petite souche", 1957, huile sur toile. © Collection particulière.

Effort des faibles

© Else Meidner
ce qui existe
ce que l’on peut toucher
du bout des doigts
ce n’est pas là
devant nos yeux

ce que l’on est
ce qui est vrai
ce que l’on désire

tout est à l’intérieur

dans l’organe de l’attente

– ce n’est pas le cœur
qui n’est que cave qui s’inonde –

quel nom lui donner

et pourquoi vouloir le nommer

il ne vit pas longtemps
ou alors trop longtemps

le nommer
ne sert donc à rien

on n’en parlera jamais
à voix haute

on ne dira jamais
c’est ici 
en le montrant du doigt

on ne peut le situer
aussi justement

cet organe c’est le corps
l’être dans son entier
et on ne fait pas ça
dire 
en accompagnant la voix
d’un grand geste circulaire
c’est ici que j’ai mal


© Else Meidner, "Nu féminin", 1950, fusain, aquarelle. © Archives Ludwig Meidner, Musée Juif de la ville de Francfort. 

Déambulation dans la capitale du poème

©Birgit Jürgenssen
soudain tu étouffes
tu te lèves ouvrir la fenêtre
toutes ces vies circulantes
il te faut les entendre
aussi que le chant des oiseaux
tapissent les murs unis
de ta chambre d’écriture

tu t’assois
tu écris
dans cet amour-là
le cœur n’est pas le centre
le centre c’est le ventre

tu écris
elle marche dans la ville
se dirige vers
la tourne du poème

tu écris
le centre c’est le ventre
s’affame et se nourrit
s’affame de nouveau
et encore
et encore

le cœur 
un peu rébarbatif
sauf quand il s’affole 
alors là oui
c’est la place de l’Étoile

tu écris
je me rends
en vers et contre tous
à la tourne du poème
le lieu du rendez-vous


Birgit Jürgenssen, "Ohne Titel" (Naturgeschichte), 1975, rayogramme. © Estate Birgit Jürgenssen, Vienne.

Silences de traîne

son silence
un théâtre tout juste déserté
quelques échos
de voix et d’instruments
et puis plus rien
plus rien

son silence bat tous les éléments
il les bat comme battent des poings
jusqu’au sang
jusqu’à l’os
il les terrasse tous

ce n’est pas ce qu’il veut
mais c’est ce qu’il fait

ce qu’il veut
ce qu’il voulait
c’est n’être pas silence

ton silence le sait
qui laisse
tous les mots 
d’avant son silence
à l’entrée de tes lèvres

L’imago

©Sarra Lébédéva
Dans la main 
quelques fils de soie

les deux voix froissées
se déplient
les deux voix tendres
déploient leurs yeux

le papillon
ne sait pas le prodige
il ne sait rien
il cherche la fleur à son goût
la pomme fendue
au pied de l’arbre poémique



©Sarra Lébédéva, A girl with a butterfly, 1936, bronze.  ©Tretyakov gallery.

À cette lumière

©Aliye Berger
toutes les nuits
jusqu’à la dernière
dans tous les rêves
jusqu’au dernier
je me blottirai aux côtés
de qui je me suis éloignée

je ne peux pas
étreindre ce qui brille
sans l'obscurcir

d’ombre faite
je ne peux pas


©Aliye Berger, Sunrise, 1954, ©Yapı Kredi collection.

Jamais neuf, en vérité.

Tu le savais, parce que tu l’as écrit. Mais, écrire n’est pas lire. Et lire ce qu’on a écrit, ne nous donne pas à voir ce qui est écrit. Ça ne donne rien. De soi. Ça ne dit rien. De soi. Écrire nous en éloigne. Se lire, encore plus. Mais tu savais le danger de donner à lire. Inconsciemment, tu le savais.  Il y a transformation dans la transmission. L’autre voit. L’autre voit toujours, dans le livre, ce que tu n’y as pas vu. L’autre entend ce que tu n’as pas entendu. 

Écrire est un effacement. C’est ce que tu crois.

Ce que tu voudrais ? Que chaque phrase écrase quelque chose du réel. Ça ne fonctionne pas comme ça. Mais au contraire de ça. Chaque phrase fixe le réel. Définitivement. La fiction ? Qu’est-ce que c’est ? Tu savais le danger. Mais tu n’y as pas cru. Pour une fois, tu n’y as pas cru.

Tu n’as pas vu. Tu ne vois jamais. À croire que tes yeux n’ont aucune fonction. Que dire de ton esprit ? 

Un mauvais livre. Tu le sais parce que tu l’as écrit. C’est tout ce que tu peux en savoir. Ce n’est pas réfléchi. C’est ton instinct qui sait. Ta peau. Deux années de mauvaise encre. Et puis ça. Une simple pagination, allant ironiquement jusqu’au cent. Jusqu’au sans.

Tu savais le danger. Oui ou non ? Oui et non. Tu as mal jaugé. Le danger de l’autre qui voit. De l’autre qui lit pour voir. Qui t’a vu. Qui a cru aimer te voir. Et puis, non. Non. Parce que c’est impossible de t’aimer si on te voit. Aussi l’écriture tue celui qui écrit dans l’œil de celui qui lit. La tienne fait ça. Beaucoup le font. Et c’est normal. Sauf cette fois.

Sauf que cette fois, tu désirais qu’il se passe autre chose.

Maintenant, tu es nue. 
Maintenant que tu vis, que vas-tu faire de ça ?

Chanson fauve

©Annemarie Heinrich
c’est sans voix
c’est sans mots
c’est arrivé
avant tout ce qui est arrivé
avant ce qui s’est formé
sous l’influence
des voix
des mots
c’est là depuis le premier jour
mais c’est comme si ça ne l’était plus
ça s’est fondu dans l’informe
ça lutte
ça suffoque dans les scories
c’est là
ça l’a toujours été
tu l’as toujours su
tu aurais pu le voir
si tes yeux t’avaient servi à voir
même ils n’auraient pas vu
ce qui était là
depuis le début
pas vu non
pas encore
ce qui te suit partout
depuis toujours
sans faiblir
ce qui te sait sans dire
ce qui te veut sans plaintes
ce qui mourra à ta mort
et ça n’est pas sûr
ça ne l’est plus
parce que c’est là
depuis le début
dans ton propre corps
dans le corps de l'autre


©Annemarie Heinrich, "Doble desnudo", 1947, épreuve gélatino-argentique.© Galeria Vasari

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