Plaine blanche

Je suis devant une page blanche
J'attends
Se faisant je feuillette un livre posé là
« Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
* »
Je suis là
Mais il me faut partir
Je suis seule
Et il me faut rester ainsi
Écrire
Ici et seule
Pourquoi ?
Être seule dans la plaine
Être seule dans la nuit
Plaine blanche
Nuit sans insectes
Il me faut être là
Souffrir du silence
Peine blanche
Nuit sans sentence
Il me faut rester ainsi
Attendre
Écrire c'est attendre
Et haïr la patience
Il me faut être seule
Muette dans le silence
Attendre de disparaître
Pour dire


*Léopold Sédar Senghor, Je suis seul dans Poèmes Divers, Œuvre poétique Éditions Points essais.
Publicités

Malcolm Lowry. Lunar Caustic

Extrait

Une fois encore, un homme s’arrêta en sortant de l’hôpital municipal. Une fois encore, non sans vacarme et tremblements, la porte de l’hôpital se referma derrière lui.
Dehors, il n’éprouva nulle sensation de délivrance, rien que de l’inquiétude. Avec une pointe de nostalgie, il ne cessait de regarder, derrière lui, l’édifice qui lui avait servi de maison. Il le trouva vraiment beau et il contourna une boutique d’angle.

En écriture

J'y suis entrée seule
Quand le jour se levait
Premier jour de l'hiver
Accolé au cadavre
Du dernier jour d'automne
Qui avaient ses endeuillés

J'y suis entrée debout
En marchant crânement
Bien que morte de peur
Devant moi terre et ciel
Dans un corps concentrés
Sur lequel se trouvaient
Perles céruléennes
Qui firent ma Richesse
Nuages que je caressais
Non seulement du regard
Mais aussi de la paume
Jardin où je semais l'ortie
Pour que le papillon fleurisse

J'y suis entrée mélancolique
Solitaire par naissance
Tombée du firmament
Comme tombe la poussière
D'étoiles innommées
Comme cela est juste
Me disais-je alors
D'être ainsi oubliée
Comme c'est naturel
Qu'aucun son usiné
Ne puisse m'appeler

J'y suis entrée indélicate
Tel l'animal sauvage
Dans un champ cultivé
Sans vouloir faire mal
Sans intention de nuire
Bien sûr que j'ai nui
Bien sûr que j'ai fait mal

J'y suis entrée jeune
Mais il faut être vieux
Pour que ce temps chagrine
Et si je l'ai été
Je ne m'en souviens pas

J'y suis entrée nue
Ignorant que je l'étais
J'y demeure ainsi
À présent que je sais

I’m new here

Elle s’assoit sur les marches d’une Brownstone de Mount Morris Park West. Regarde l’heure sur son téléphone. 2h36. Un nuage noir recouvre lentement le soleil et s’immobilise.
Des sons lui parviennent de l’immeuble. Des voix d’hommes et de femmes, de la vaisselle qu’on entrechoque, des aboiements et la voix terminale de Gil Scott Heron. I’m new here.
Elle ne ferait pas ça. Retourner sur ses pas. Qui le ferait ?
2h38. Un homme qu’elle a croisé dans le parc passe sur le trottoir. Il lui fait un signe rapide de la main. Elle lui rend son salut. Plus loin, il salue de la même façon le type qui vend des tee-shirts et un agent de police. Ils n’y prêtent pas attention. Juste un fou. Encore une fois, elle n’a pas vu à qui elle avait à faire. Elle se sent observée. Un chat derrière une fenêtre du premier étage. Elle se redresse, comme elle le fait toujours quand on la regarde. Même si ce n’est pas utile. Dans sa tête, elle est toujours voûtée.
2h42. Derrière la fenêtre, une femme attrape le chat dans ses bras. Lui chuchote quelque chose à l’oreille. Ils disparaissent du cadre. Un homme sort du parc en courant. Il tient une arme dans sa main droite. S’arrête pour reprendre son souffle. Remonte son pantalon et traverse la rue.
Il s’assoit à côté d’elle. Lui dit : « quand j’étais gosse, j’habitais juste là. » Il désigne la fenêtre du premier étage, celle du chat. « C’est là et c’est pas là. » Le répète plusieurs fois. Là et pas là.
Les lieux ne sont pas stables. Elle le savait, mais pas lui.
Il tient l’arme mollement. Elle pourrait la lui prendre.
2h47. Il s’effondre. Un mouvement surnaturel et triste. Elle ne fait rien pour le retenir.
2h50. Elle longe Marcus Garvey Park en frôlant les barreaux de la grille avec le canon de l’arme. Elle aime le bruit du métal contre le métal. Elle pense : les lieux ne sont stables qu’une fois. Une seule et unique fois.

En cage

Ce que je veux retenir
Envers et contre tout
Ce qui compte à mes yeux
Un oiseau
Un simple oiseau
Rapace sans aucun doute
Le reste
Tout le reste
Domaine des contraintes
Et de mon ignorance
Une infinitude céleste
Territoire des oiseaux

Soliloquie

Mon corps mourait trop lentement
Pour que je puisse y croire
Mais il mourait comme tout ce qui vit
À part qu'alors je me trouvais hors de lui
Le savais jeune
Peut-être beau
Mais rien qui vienne l'affirmer
Aucune main qui s'y attardait
L'écrivait ou le peignait
Aucune bouche pour le lui dire
Ou dire le contraire
Je le poussais en avant
Toi d'abord !
Ce corps de femme
Désigné par le masculin
Toi tu sais où tu vas
Je lui murmurais
Moi non
Le vagin
Les seins
Le ventre
Moi je n'ai qu'une tête
Une pauvre tête
Et des jambes
Et des mains
Et une bouche


C'était une étrange chose d'aimer
Avec ce corps juste à côté
Qui mourait si lentement
Que plus tard je le croirais immobile
Immobilisé
Une étrange chose
De ne pas être dans ce corps
Au moment de mon désir
Et de voir dans l'air
L'exacte distance
Qui me séparait de lui
De moi
Je dirais aujourd'hui

Intérieur

Certains s'en vont
De n'être jamais venus
Laissant là
Tel un vêtement luxueux
Négligemment pendu à un cintre
Une existence peu portée
Que de temps à autre
Ils regardaient avec envie
Assis sur le rebord d'eux-mêmes



Edward Hopper, Summer Interior, 1909
Whitney Museum of American Art, New York

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer