Interprétation

Le jour qui s’annonce 
Semble revenu de tout
Méprise évidemment
Car où est la candeur
Que promet cette chimère ?
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Le conte de Brett Meiler, souffleur de théâtre.

Les légendes naissent parfois de l’indifférence que l’on porte à certains. Et s’il existe un être qui échappe à notre vue parmi tous les êtres qui nous indiffèrent, c’est bien le souffleur de théâtre. Laissez-moi vous raconter l’histoire du dernier d’entre eux. Celui qui rendit véritable la légende que je vais vous narrer.
Il était une fois l’histoire vraie, si l’on y croit, de Brett Meiler, souffleur de théâtre, qui naquit à Broadway et ne mourut nulle part, par la grâce des mots qui l’en dispensa, par la grâce d’une passion qui lui épargna la froideur du trépas.
Brett Meiler vit le jour dans la loge d’une petite salle du quartier des théâtres de Manhattan. Un tragique soir de générale, sa mère le mit au monde entre le premier et le troisième acte d’une pièce de Shakespeare dans laquelle elle tenait un rôle mineur. Faute de soins, elle mourut dans l’heure. Et son amour du théâtre, refusant de la suivre dans l’abîme, se refugia dans le corps vigoureux du nourrisson, au cœur même de son cœur.
Fort de cette passion qui coulait dans ses veines, Brett n’éprouva pas, en grandissant, le désir de découvrir le monde, car le monde se trouvait là, dans les salles de Broadway, entre la cour et le jardin. Et la diversité des êtres s’y trouvait aussi.
Il s’essaya un temps au métier de comédien, mais ça ne lui convint pas. Cela ne lui amenait que le point de vue limité à son rôle et sa curiosité n’en fut pas satisfaite. Il préféra une vision plus absolue du monde que seul le trou du souffleur lui offrit.
Et il s’y blottit avec bonheur, dos au public, face à la scène. À l’affût du regard des acteurs, vivant sa vie au travers de celles qui foulaient les planches, connaissant de mémoire les répliques d’un vaste répertoire, les répétant pour lui-même durant les spectacles.
Hélas, il se trouve toujours un homme dont l’unique passion est de détruire la passion des autres.
Aussi, peu à peu, dans le quartier des théâtres de Manhattan, comme ailleurs, les souffleurs étaient remplacés par des machines que l’un de ces hommes avait créées.
Augurant de sa propre disparition, Brett cessa d’être heureux. Il attendait avec angoisse l’heure où on l’isolerait du monde et de la diversité de ses êtres. Il attendait de mourir. Car qu’y a-t-il après le théâtre ? « Il n’y a rien ! » lui dit une femme qu’il croisa un jour dans Times Square et auprès de qui il s’épancha. « Il n’y a rien. Mais le théâtre n’est pas mourant. » rajouta-t-elle en désignant du doigt les longues files d’attentes à l’entrée des salles. « Bien sûr. Le spectacle continue » lui répliqua tristement le souffleur.
La femme attrapa son visage à deux mains comme le ferait une mère, et ce geste était déplacé car Brett était maintenant un homme vieillissant. Elle lui dit, en le regardant droit dans les yeux : « Je vois que tu possèdes un amour immodéré pour le théâtre. Une passion brûlante. Méfie-toi d’elle. Quand ta dernière heure s’annoncera, elle cherchera la fuite par tous les moyens, pour ne pas te suivre dans les abîmes de silence, d’oubli et de froideur. Elle cherchera un autre cœur vif où installer sa flamme. Tu ne dois pas la laisser faire. Pour la conserver en toi au-delà de la mort et ne pas mourir tout à fait, tu devras t’isoler du reste des hommes quand le moment viendra. Promets-moi de le faire. » La femme serra les joues de Brett plus fortement et ne relâcha son étreinte que lorsqu’il acquiesça à ses propos.
Il y avait de nombreux déments qui erraient dans Times Square et leurs répliques n’étaient guère inspirées. Brett oublia vite l’événement et les mots que la femme avait prononcés.
Ça n’est que quelques mois plus tard, quand il s’effondra dans le trou du souffleur, anéanti par une douleur à la poitrine, que ses paroles lui revinrent à l’esprit. Et pour la première fois de sa vie, il regretta de se trouver au cœur de la salle, entre les comédiens et le public. Car, se dit-il, ma passion n’a que l’embarras du choix pour se trouver un nouvel hôte.
Mais celle-ci n’en fit rien. Car il n’existe pas d’homme plus isolé que celui qui vit dans le trou du souffleur. Un homme invisible aux yeux de tous. Et bien qu’il observe le monde et la diversité de ses êtres, il n’en est jamais l’acteur ni le spectateur. Il est celui qui connaît l’histoire. Le début et la fin. Et à cause de cela, il est celui que l’on ne désire pas connaître.
Aussi, la passion de Brett ne trouva alentour aucun cœur de remplacement, et de fait, elle se blottit dans son âme, attendant que sa flamme ne s’éteigne. Mais cela n’arriva pas. Car les âmes sont immortelles, si peu qu’un feu les anime. Le fantôme du souffleur apparut ce même jour. Qu’importe le flacon, se dit-il, pourvu qu’on ait l’ivresse.
Depuis lors, lorsqu’un régisseur de Broadway frappe le brigadier sur le sol, annonçant le lever de rideau, un éther frôlant les spectateurs, traverse le parterre pour rejoindre l’emplacement où se situait autrefois le trou du souffleur. Un éther qui porte l’essence des personnages jusqu’aux lèvres des comédiens. Un souffle d’air, sans plus, riche de la parole des livres et du savoir de leurs auteurs.

Annie Ernaux. La honte

Et le temps de la vie s’échelonne en « âge de », faire sa communion et recevoir une montre, avoir la première permanente pour les filles, le premier costume pour les garçons avoir ses règles et le droit de porter des bas, l’âge de boire du vin aux repas de famille, d’avoir droit à une cigarette, de rester quand se racontent des histoires lestes de travailler et d’aller au bal, de « fréquenter »,de faire son régiment de voir des films légers l’âge de se marier et d’avoir des enfants de s’habiller avec du noir de ne plus travailler de mourir. Ici rien ne se pense, tout s’accomplit.

La crue

Cette nuit terminable 
Il faut qu’elle se prolonge
Qu’elle soit digue qui retient
La crue de la mémoire
Jusqu’à la fin des temps
Que le temps soit donné
À l’arbre où l’on grimpait
De croître dans le désert
Qu’on rêvait d’arpenter
Qu’elle soit digue qui retient
Jusqu’au prochain jour
– Qui ne viendra pas
Car on dort –
Les souffles échappés
De lèvres entrouvertes
Cette nuit
Qu’elle dispose
Entre nos bras serrés
Ce que l’on a aimé
Ce que l’on aime encore
Et on irait mourir
Sans avoir cédé
Sous le poids et les pertes
Seulement quand le corps
Serait devenu planète

Paul Auster. L’invention de la solitude

Si la voix d’une femme qui raconte des histoires a le pouvoir de mettre des enfants au monde, il est vrai aussi qu’un enfant peut donner vie à des contes. On dit qu’un homme deviendrait fou s’il ne pouvait rêver la nuit. De même, si on ne permet pas à un enfant de pénétrer dans l’imaginaire, il ne pourra jamais affronter le réel.

Rien ne se perd

Dans la vacuité de l’esprit
L’apparence du temps affleure
Aussi mon ennui
N’est pas du temps perdu
Mais du temps que j’observe

L’art de la course

Soit les mots l’atteignent
Ou ne le peuvent pas
Cet amour est distance
Entre toi et moi
Soit nos yeux le voient
Ou ne le peuvent pas
Distance fluctuante
Qu’on parcoure sans fatigue
Ou bien exténués

Au début du trajet
Nos pas vont se heurter
Contre l’amour de l’autre
Et résonnent longtemps
En sa foi intérieure
Ou ne mènent nulle part
Et c’est ça qu’on préfère
Nulle part c’est partout

Soit nos mains se lient
Ou ne le peuvent pas

Cet amour est distance
Qui ravit au destin
Son art de la course

Marie Ndiaye.Trois femmes puissantes

Oh, certes, elle avait froid et mal dans chaque parcelle de son corps, mais elle réfléchissait avec une telle intensité qu’elle pouvait oublier le froid et la douleur, de sorte que lorsqu’elle revoyait les visages de sa grand-mère et de son mari, deux êtres qui s’étaient montrés bons pour elle et l’avaient confortée dans l’idée que sa vie, sa personne n’avaient pas moins de sens ni de prix que les leurs, et qu’elle se demandait si l’enfant qu’elle avait tant souhaité d’avoir aurait pu l’empêcher de tomber dans une telle misère de situation, ce n’était là que pensées et non regrets car aussi bien elle ne déplorait pas son état présent, ne désirait à celui-ci substituer nul autre et se trouvait même d’une certaine façon ravie, non de souffrir mais de sa seule condition d’être humain traversant aussi bravement que possible des périls de toute nature.

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