Archive des riens

Ton démon. Il beugle : Pauvre geignarde ! Triste figure ! N’as-tu donc pas fini de te lamenter ? Regarde, ta main, à peine légitime à accomplir cet acte, tremble avant d’écrire. Pourtant, tu rechignes à m’extirper des profondeurs. Tu refuses mon aide. Tu me penses fait d’ombre. Mais tu te trompes. Pas d’ombre sans lumière. J’aime la clarté, dis-tu, et contempler à cru le dessin de mes rides et plaies. Je crains les artifices. Mais moi, objecte ton démon, je n’y recours pas. Je te montre les creux, les failles, les taches, les cicatrices. De tout, je fais matière d’écriture. Et toi que fais-tu de tout cela ? Rien, tu n’en fais rien. Oui, tu cajoles tes tragédies. Bien conservées dans le vinaigre de ton amertume. Baignant dans un alcool qui préserve leur pouvoir. Tu les immortalises, pauvre idiote, cependant qu’elles te tuent. Tu écris en compagnie de leur bocal, tournant autour de ce pot, avec ta main qui tremble sauf quand elle caviarde les phrases dures, brutales et frontales. 
Le véritable objet de tes tourments, sais-tu seulement ce qu’il est ? Non, tu ne le sais pas. Moi si, je suis ton démon. Je l’ai vu s’installer en toi, cet objet, avant tes premiers pas, tes premières paroles. Tu veux que je te dise ? Ce n’est rien de plus qu’un vide. Un organe vide ? Si ça peut te faire plaisir. Un organe vide irrigué par ton sentiment d’incomplétude qu’engendre son inutilité.
Un conseil, ma chère amie, défais-toi de ce qui est perdu et de ce que tu ne peux pas nommer. Ça ne fait pas une vie, ça ne fait pas un livre. Ça fait mal, c'est tout. 


*nos petites habitudes
vilaines, serpentines
auxquelles on s’accroche
pensant se reconnaître

le mot pensant pèse lourd ici

nos petites servitudes
jusqu’à celle de se vouloir libre
enfin, dit l’ombre
je t’aime, pas toi?

et le mot croire, là

Dansons veux-tu
ou comme dirait l’autre –
danse-moi jusqu’à…
dance me to the end of love…



*Texte de Caroline Dufour
https://carolinedufour.com/

Fi de l’auto-psy !

Tu parles peu. C’est comme ça. Parler, pour toi, c’est de l’ordre de la fuite (comme dans fuite de gaz), ou du feu qui couve sous la charpente. Tout va bien jusqu’au jour où le cœur s’embrase. Parlant, tu le pressens. Tu pressens la fin du mouvement, figé par le grand incendie. Écrire ce n’est pas parler. Est-ce dire ? Dire, ça t’égare. Trop de définitions pour ce mot. Par exemple cette expression Dire des mensonges. Pourquoi toute une phrase alors qu’il existe un verbe, mentir, qui signifie exactement la même chose ? La même chose, oui et non. Tu mens n’a pas vraiment le même sens que Tu dis des mensonges. Écrivant, tu mens, mais tu ne dis pas de mensonges. Parlant, tu ne sais pas. Tu ne sais pas.
Dans ton esprit, les mots que tu t’apprêtes à dire n’ont pas la forme des mots écrits. Ils sont isolés les uns des autres. Ils tentent gauchement de former des images afin de se rejoindre et de faire des phrases à partir de celles-ci. Mais les mots n’y arrivent pas toujours, car à ce moment-là tu es presque aveugle à l’intérieur, aussi tu parles à tâtons. Les sons que tu émets au présent sortent étouffés. Comme si ce temps ne convenait pas à ta parole. 
Dans l’écriture, le présent convoque d’autres temps. Parfois un autre présent. Avec cette conjugaison en trois dimensions, tu formes des images claires, des phrases précises. Alors que l’existence ne t’offre souvent qu’agitation et égarement, tu parviens, et c’est étonnant, à ordonner l’inexistant. Au fond, c’est sensé. Le tangible se meut, l’intangible pas du tout, ou très lentement. La différence entre observer un papillon en liberté et un autre piqué sur une planche. Le papillon vivant ne donne que peu à voir, cependant qu’il possède tout, le papillon mort donne tout à voir, cependant qu’il ne possède plus rien. Mais l’écriture ce n’est pas ça non plus. Tu dis des mensonges ! En écriture, le vif et le mort à l'intérieur d’un être (vivant ou non) se côtoient ou ne font qu’un. Dans ta parole, il manque une dimension. Laquelle ? Tu ne sais. Tu ne sais pas.  

Chant XVII

telle une seule dormant seule
tenant racine d’arbre dans une main terre noire dans l’autre
trouvant dans le sommeil
compagnie des absentes 

chaque fois éveillée par souffle de novembre
celui-là seul qui soulève ses paupières

telle une seule demeurant seule
levant les yeux pour y déposer nuages et oiseaux
comme elle le fait toujours
baissant les yeux pour y déposer consoudes et nigelles de Damas et cosmos et berces du Caucase
portant loin ses yeux pour y déposer sangs sauvages ares et ares et horizon

telle une seule composant seule 
paysage pour les absentes 
compagnes de sommeil 

La mouche de M. Duras

Duras écrit comme ça : Ça s’écrit. Ça s’écrit. Oui. D’abord hors de toi, loin de toi, puis en toi puis sur la page. Ça incarne. Même la mort, ça l’incarne. Tu dis tu, pas je. Le tu, c’est le ça. Le tu, c’est le tout-le-temps, le je, uniquement le présent. Immobile, répétitif, ennuyeux et prisonnier de lui-même. Le tu, c’est le ça qui s’écrit. Le ça qui incarne. Même la mort. Même l’être mort. Le je en est incapable. Le je est incapable de corriger ça qui s’est écrit. Parce que le je est désespérément vivant. Le ça, seulement voyant. Pas devin, non. Voyant. Cyclope dénué de membres et de voix. Ça s’écrit. Les cris, les plaintes, le flic-flac des dernières gouttes d’eau… Le dernier souffle. Celui-là que le je ne cesse d’imaginer, que le je n’admet pas, attendant qu’un autre souffle vienne après lui, puis un autre puis un autre encore. Le je écrit ça. Mais ça ne fait pas littérature. Ce que le je écrit ne fait jamais littérature. Ça fait autre chose. 
Autre chose. La mouche se mourant sur le mur blanc de la maison de Duras. Tu ressens à travers ta chair la souffrance de la mouche que Duras ressent également alors qu’elle observe son agonie. Duras qui écrit à ce propos : Ça ne s’écrit pas. Cependant, elle sait l’heure de la mort de l’insecte. Elle la retient. Longtemps. Jusqu’au jour de sa propre fin, peut-être. Elle dit à une amie venue lui rendre visite : Aujourd’hui une mouche est morte. Aussi elle lui donne l’heure exacte de ce trépas. L’amie est prise d’un fou rire qui n’en finit pas. L’heure dernière d’une mouche ça ne s’écrit pas. Le rire stupide d’une amie, si. Toi tu voudrais connaître cette heure. Tu voudrais que ça puisse s’écrire. Mais ça ne se peut pas. Ça ne veut pas s’écrire. Pas comme ça. 
Ça s’écrit, la mouche et Duras mortes toutes les deux à présent, unies par un savoir commun, l’une à l'intérieur de l’autre, toutes les deux d'importance égale à l'intérieur de toi ? Probablement que non. 

Chant XVI

ouvre-toi le ventre amour
ventre lourd 
qui te monte à la gorge
égorge cette digue
empilement de ruines des villes invisitées
où se cognent tes vagues a-mères 

étripe-toi égorge-toi étrangle-toi 

la tempête ravageuse amour
gavera les artères de ta ville d’échouement
d’écume bouillonnante
foisonnant de créatures mortes ou suffocantes
avec lesquelles amour
tu te sustenteras                                   
sans apaiser ta faim
car faim tu ne ressentiras pas
mais tu suffoqueras des suffocations de ta nourriture 

écume bouillonnante
foisonnant de coquilles coupantes sur lesquelles amour 
tu marcheras pieds nus
sans savoir que tu marches                                                
à cause de douleurs endormies par cette douleur-ci

sur le sol tu rejoindras les créatures marines amour
tu nageras sur le flanc sur le dur 
dans la traîne de leurs convulsions

crève-toi les yeux amour
arrache-toi la pomme d’apostrophe
arrache-toi le cœur
essore-le de son sang
arrache-toi les seins amour
avec tes cheveux filés
couds ta vulve
couds ta verge
couds ta langue
attache serrés les doigts de tes mains 
les uns contre les autres
étouffe-toi avec le reste
de ta chevelure 
suffoque amour
encore encore
et prie 
la tête dans la boue saline
la bouche emplie de boue saline
la bouche emplie de pas anciens qui te descendent dans la gorge
suivant un rythme martial
un deux un deux one two one two eins zwei eins zwei

prie déesse tempétueuse amour 
prie pour son inclémence
fais-lui offrande de ton corps rompu
de tes organes fibreux amour
attendris autrefois par ta main enfantine empoignée
à grands coups de cette pierre granitique
ramassée sur sillon
comme sillon de Talbert 
à une syllabe près amour
attendris à grands coups de pierre 
à grands coups de pierre 

©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #19, 2021.

Noir sur noir sur nuit noire.

Il t’est arrivé de retranscrire certains de tes rêves dans tes textes tels que ta mémoire te les avait restitués. Sans en faire autre chose que des rêves. Toujours surprise que ceux-ci s’intègrent aussi parfaitement au vécu des personnages auxquels tu les attribuais, comme si tu n’avais été qu’un intermédiaire entre les rêves et leurs destinataires. Ce sont là les seuls éléments autobiographiques que tu restitues par l’écriture sans adaptation. Bien incapable de lire ton existence éveillée aussi clairement que tu lis ces songes qui te semblent aisément déchiffrables. Sans doute à cause de leur récurrence qui te laisse du temps pour leur interprétation. Que celle-ci soit juste ou erronée – et ça tu ne le sauras jamais –, ces rêves disparaissent de tes nuits après que tu t’en es défait dans un texte. D’autres viennent alors, tout aussi répétitifs. 
Que signifient ces incursions de ton inconscient dans la construction d’un récit ? Ces rêves dont tu fais matière d’écriture sont faits à tes mesures, mais  s’ajustent sans retouches à la morphologie du personnage à qui tu en fais don. Ce personnage l’as-tu bâti autour, à partir ou bien pour le rêve ? Et que veux-tu dire par pour le rêve ? Cherches-tu à l’isoler, le posséder, changer sa structure, refiler ce bébé à d’autres ? Devient-il tangible traduit en phrases ? Ta seule certitude c’est qu’en agissant de la sorte, tu vois le rêve de l’extérieur et non plus de l’intérieur. Il y a changement de perspective et d’organes de vision. Mais ce que tu vois n’est probablement pas le rendu fidèle de ce que ton esprit t’a montré durant ton sommeil. Pourquoi pas une hystérésis des échanges électriques et chimiques nocturnes. Un crépitement résiduel. 
Utilisant ces rêves dans tes textes, tu transformes une matière passive, qui a ses raisons de l’être, en une matière active, qui n’a peut-être aucune raison de le devenir. C’est un peu comme si tu te nourrissais des résultats de ta digestion. Malgré tout, une matière d’écriture moins mauvaise que celle composée de ce qui ne peut se digérer et, par conséquent, pas se rêver. 

Poème domestique *12

Ce matin en me préparant un café
je me suis soudainement rappelé le conseil de ma mère
une cuiller par personne
plus une pour le goût 
j’étais étonnée de ne m’en souvenir qu’aujourd’hui
si longtemps après qu’elle me l’a donné
j’ai revu nettement remuer ses lèvres maquillées de rouge
ses yeux noisette dans mes yeux marron
les ongles vernis de rouge
de ses deux mains jointes sur le piston de sa cafetière Melior Chambord
la cafetière du dimanche et des jours de fête 

Chant XV

Elle
Dit
sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde 
colonisateurs vertuels de l’in-formation (qui est refus de former)
auteurs de risibles bonds dans l’espace
hadès et cerbères autoproclamés des enfers de surface
ceux-là sous lampes scialytiques de leurs bunkers 
branchent des cordons sans matrices
aux nombrils hypertrophiés des autres
nous tous les in-formés 
identifiables aux os soudés de notre nuque
formant courbure de soumission
nous durant le court temps de notre unique vie
abrégeons notre espace
condensons notre langage
esthétisons notre figure
avec instrument de la mort
que nous conservons dans la paume de notre main
dont il ne reste que le pouce
que nous conservons de nuit comme de jour 
car l’Objet est toute notre vie

Elle 
Poétesse à grande gueule cynocéphale
Dit
sur cette ancienne Terre-Mère devenue bas-monde
faire poésie poétique M’est amèrement impossible


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #18, 2021.

Fantômes

I
Tu écris pour savoir ce que tu écrirais si tu écrivais, selon la fameuse formule durassienne. Oui, mais ce n’est pas la seule raison. Et puis tu n’as pas toujours l’entière compréhension de ce que tu écris au moment où tu le fais. Tu le sens, alors même que tu penses contrôler ton geste, des choses t’échappent, qui ne se trouvent pas entre les lignes, mais bien dans la structure, dans le matériau travaillé. Donc, l’écriture ne répond pas toujours à ta curiosité. Parce que, même achevé, un manuscrit porte en lui une part que tu n’as pas voulu écrire mais qui se trouve écrite et que tu ne décryptes pas dans l’immédiat. Que tu ne décrypteras peut-être jamais, alors que d’autres, si. C’est une évidence. Un même récit n’est jamais identique pour personne. Grace, sans doute, à la matière de l’écriture qui a la faculté de ne pas sécher, permettant au lecteur « d’intervenir ». Ce n’est pas bon pour l’amour-propre de l’écrivain, mais c’est ainsi, un livre lu se métamorphose, au sens biologique du terme. Cette faculté, évidemment, n’est pas donnée à tous les livres, seulement à ceux dont le temps ne durcit pas une matière à l’origine trop pauvre. Quant à tes textes, tu ignores de quel matériau ils sont faits. Comment pourrais-tu le savoir ? Aussi, tiens-tu vraiment à le savoir ? 

II
Comme l’a dit très justement Antoine Wauters ce matin à la radio, l’écrivain est un fantôme. Il est présent tout en étant absent. En tout cas, il s’absente fréquemment du présent. Partant en écriture, même lorsqu’il n’écrit pas. Considérant ton corps et l’esprit dans ton corps comme formant un cosmos, tu connais en toi de nombreux lieux où te rendre tout en ne bougeant pas. Lieux où le temps n’est plus l’unité de mesure. Tu l’as remarqué à de très nombreuses reprises, lors de ton retour d’une « absence » durant laquelle tu as réfléchi à un texte ou alors rédigé, tu ne sais pas dire si le temps a passé vite ou lentement. Tu n’as pas vu le temps passer. Écrire t’offre la faculté d’échapper momentanément (terme paradoxal en cet instant) à sa domination. Pendant que tu écris, le temps t’oublie. Tu es donc bien un fantôme. Stagnant dans tes propres aires, hantant le présent, mais aussi le passé. 
Qu’en est-il de l’avenir ? Ce n’est pas ton affaire. C’est l’affaire de tes textes, ou ça ne le sera pas. 

Jette l’encre !

I
Il fut un temps où le roman était mal considéré. Un peu comme il l’est aujourd’hui, pour des raisons à peu près similaires. On reprochait aux romanciers de mentir, en tout cas, de ne pas dire la vérité, toute la vérité, de décrire des comportements humains peu glorieux, de déformer la réalité en grossissant le trait des personnages… Certains affirmaient alors préférer la romance au roman, car avec celle-ci au moins on savait à quoi s’en tenir. On reprochait au roman de mêler des faux souvenirs à ceux, réels, du lecteur. Rousseau, par exemple, affirmait que la lecture de romans dans son enfance avait embrouillé son esprit de manière définitive et corrompu sa pensée en l’envahissant d’images chimériques dont il ne pouvait plus se défaire.
À l’instar de Siri Hustvedt, dont un passage du livre Vivre, penser, regarder t’inspire cette réflexion, tu penses que les souvenirs, précurseurs de la pensée, sont constitués à partir du vécu tout autant que par des chimères et des acquisitions externes. Les souvenirs sont incomplets. On les complète avec le temps. Et aussi avec l’écriture et la littérature, qu’on le décide ou non.
Ils ne sont donc pas vraiment et irrévocablement incomplets, mais plutôt inachevés. Selon toi, ils pourraient posséder, disons, une base neutre que l’esprit tremperait dans certaines de ses autres substances. Les souvenirs baigneraient donc dans les sentiments courant le long d’une existence, les événements, les expériences, les fragments pris aux autres, la nécessité de refaire, défaire ou parfaire un moment donné. Nécessité elle-même influencée par les sentiments, les événements… Les souvenirs évolueraient au même rythme que les changements de l’être, notamment réflectifs. Ils ne seraient donc plus « authentiques » au moment où ils remonteraient à la surface. Pourtant ils devraient l’être. Si on considérait naturel leur caractère évolutif. Si on considérait les souvenirs comme des éléments capables « d’habiter » le présent sans le compromettre et non pas comme des archives préjudiciables ou bien trop précieuses pour être (re-) touchées. 

II
La fiction est une réalité qui a traversé un corps. La fiction est donc une réalité transformée par une autre réalité.  

III
Écrivant, tu recherches une forme de vérité. Tu la cherches autour de toi, dans la part infime de l’humanité qu’il t’est donné de voir, mais également à l’intérieur de tes souvenirs. Cette vérité, tu la veux empirique. Car comme le disait Cocteau Le roman est un mensonge qui dit toujours la vérité. Si la réalité (ou la fiction, qu’importe) n’a pas traversé le corps de l’auteur pour atteindre cette vérité, le roman reste à l’état de mensonge et perd son nom de roman pour en prendre d’autres ou encore aucun autre. 

IV
Étrangement, tu ne gardes aucune trace mémorielle de tes temps d’écriture. Peut-être parce qu’à ce moment-là tu te trouves dans le noyau même de ta mémoire et que de fait, ton esprit ne l’active pas. Ou bien l'écriture supplante la mémoire, ou la vide. 

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