Une promesse lente

©Wanda Mihuleac
Tu dis Je veux être éternelle
parce que la beauté est éternelle
tu dis Le temps peut bien se saper à vouloir la saper
tu dis Ah qu’il tombe en miettes bonnes pour les moineaux
Je ne bougerai pas d’ici
pour la beauté qui porte parfois des ailes
et se nourrit de miettes
tu dis Je ne bougerai pas d’ici
tu dis Je mourrai
évidemment je mourrai
un jour comme on en a tant vu
brisé en deux par le milieu
par nous tous voyants
qui n’attendons que ça
la marque de la nuit 
la faille qui se traverse
toute peur hissée
les yeux fermés enfin
tout le cœur hérissé
les yeux fermés enfin
tu dis La beauté sait de sa solitude
tout ce qu’il faut en savoir
c’est une certitude
tu dis Alors l’éphémère 
sans doute n’existe pas 
nous l’ignorons encore



©Wanda Mihuleac, "Ombre", 1974, poème tautologique, photographie.

Gare des sans demeure

©Gabrielle Segal
je le savais pourtant 
les mots étaient la chair
une chair plus sensible
que la peau qu’on caresse
la peau momentanée
ne fait jamais le poids
face à l’éternité de ce que l’on écrit
je le savais trop bien 
il n’y avait d’amour 
que dans nos âmes blessées 
nous avons tout tenté
pour elles
nous avons voulu croire 
que les mots se font chair
et nous l’avons payé
l’écrit ne se vit pas
pouvions-nous l’ignorer
l’air l’eau et la vitesse
ne te donneront jamais 
que le temps d’oublier
que nous allons mourir
première sur la ligne
moi oui je vais mourir
tu l’as lu sur ma peau
tu ne l’as pas touchée
comment tu aurais pu
sans que son goût t’abîme
quelle force plus puissante 
que celle qui t’anime
aurait pu me sauver
ton courage seul n’aurait pu soutenir
une compagne de course
avec une telle fracture
à l’endroit de son cœur
je le savais trop bien
j’aurais dû demeurer
à la source de l’encre 
où mon cœur s’irrigue
et meurt oui sans doute
mais bien plus lentement 


©Photo Gabrielle Segal "Gare d’Austerlitz", Août 2022

Canal de l’entre

©Gabrielle Segal
ici
parmi toutes les ombres
que le vent jette au sol
une a plongé dans le canal
exigeant que la suive
le corps qu’elle portait

parfois les battements
quittent les cœurs insouciants
pour des cœurs épris

et nous passions par là



Photo ©Gabrielle Segal, "Canal de l'Ourcq, 11 août 2022, 14h44".

Par les lèvres de l’île

© Flor Garduño
il faut y être 
quand l’arbre de l’île 
donne ses fruits
nager jusqu’à elle
courir jusqu’à lui
par les lèvres entrouvertes
s’abreuver des chants
de la Poétesse

regarder sans tristesse
les fruits délaissés
qui jonchent le sol
leur eau couronne l’île
leur sucre forcit l’arbre


Flor Garduño, "Con corona", 2000, © Flor Garduño.

Pour la grâce. Caroline Dufour

©Caroline Dufour
y a une femme en colère
dans la rue d’à côté

t’allumes la machine à café
et tu fuis, avec ou sans rivière

l’heure a trouvé son os, un vieux de ces jours-là –
de ta peau hématome à force de débouler
l’escalier de ciment

et ta mère qui disait
que chaque maladresse cachait une absence de soi –
le rosier du jardin qu’il faudra mettre ailleurs
on y croyait si peu qu’on l’a planté à l’ombre –
mais qu’est-ce qu’on a pensé ?

toi tu courais pour fuir la marmaille
tu volais des ailleurs au fond des garde-robes
des forêts au plus près de la grâce

et là l’eau froide qui te prend
sans retenue
qui t’aime de toute son âme d’eau

c’était ça tout du long


©Photo Caroline Dufour "Chemin faisant", Montréal, Juin 2022.
https://carolinedufour.com/

Silence de plage

©Deidi von Schaewen
Elle ne regarde pas la mer
tous ils la regardent
tous ils rêvent
de ces rêves vides
qu’on fait
devant la mer
qui fait toujours ça
de vider les têtes
elle est debout
devant la mer
les mains couvrant ses seins nus
elle dit
de trop petites mains
de trop petits seins
elle n’attend rien d’être là
elle ne sait plus comment elle est venue
elle ne sait pas si elle pourra partir
à la place elle dit
je ne sais pas si je pourrais quitter
elle a les yeux fermés
face à la mer
tous ils ont les yeux ouverts
grands ouverts
tous ils regardent
la saison faire tomber dans la mer
ses lumières de saison
son roulis de saison
leurs bouches aussi sont ouvertes
comme s’il en sortait des mots pour dire
mais ils ne disent rien
sauf des fois ils disent
ne va pas plus loin que le bord
reste là où je te vois
elle ne regarde pas la mer
peut-être elle ne sait pas
que la mer est là
elle n’entend pas non plus
les bruits
ni de la mer
ni de la ville derrière elle
ni des oiseaux de mer
et les gosses
tous les gosses qui crient
en entrant dans l’eau
plus froide que l’air
plus froide que leur peau
elle ne regarde pas la mer
elle a les yeux fermés
elle dit
peut-être que je suis regardée
elle rit pour se moquer d’elle-même
elle dit
reste là où je peux te voir


Deidi von Schaewen, "Reflections Biarritz", 2011. © Deidi von Schaewen.

le désir de la danse, geste du mot

©Lotte Jacobi
cela vole comme rideaux
d’une chambre avec vue
sur la mer

dehors
cela va se gorger
de lumière solaire
qui vient pleuvoir 
dedans
sur les corps rompus

les effluves de l’iode
prises dans son tissu
embaument
la pièce sèche
de leurs touches d’humide

cela va danser
au cœur de l’inerte
et bouleverser les âmes
et bousculer les corps
sans que cela se voit
sans jamais être pris


©Lotte Jacobi, "Untitled", 1946-1955, tirage gélatino-argentique.  ©Harvard Art Museums, ©Fogg Museum.

Transport

©Annemarie Heinrich
en toi il y a quelque chose
qui n’est pas toi
pas de toi
quelque chose qui te dit 
tout le bien que ça sera
ça ne veut pas rester là
mais ça le restera
le temps qu’il faut
ça te tordra le ventre
ça te pincera le cœur
ça te tirera de bêtes larmes
de méchantes colères
ça effacera tout poème
ça te fera aller
jusqu’à l’endroit de tes cris
dernier lieu d'avant le silence

ce silence-là
tu ne le supporteras pas
ce ne sera pas ton silence habituel
sa force t’est inconnue
pourtant tu pressens son pouvoir
anéantissement de tout pouvoir
de tout verbe
de tout geste

ce qu’il y a en toi
qui n’est pas toi
pas de toi
cela a voyagé
depuis le corps qui sait
jusqu’au corps qui veut



Annemarie Heinrich "Portrait de Renate Schottelius", 1952. ©Annemarie Heinrich. 

La vaine diversion de la mésange

©Sarah Moon
le manque
lui ne manque jamais de rien
et je pourrais l’envier
tant il me vante bien ses trésors
tant il possède
de désirs et de rêves
qui semblent dire l’avenir
et agacent ma peau

je pourrais l’envier si je savais
sa planque
s’il n’avait cette manie
de me suivre partout 
de jour comme de nuit
pour m’en détourner

me détourner de moi-même


Photographie Sarah Moon "Park Avenue".©Sarah Moon. 

#Sans titre

©Toni Frissell
Le drame c’est l’heure tardive

et quoi l’amour
ce qui reste de peau
ce qui reste d’eau
c’est juste assez de surface
pour les coups
les larmes d’après coups

le beau mensonge
de la poésie de l’amour
avec son fil noir qui recoud l’air
et c’est tout

il faut recevoir dignement
cette solitude promise
depuis le début
il faut la vouloir pour soi
à soi
en soi
n’aimer qu’elle
non pas se contenter de la savoir là
prendre ce qu’elle donne
écouter ce qu’elle dit
et se taire 
comme il est écrit qu’on doit se taire
à ce stade de la vie
et quoi l’amour
quoi l’amour



©Toni Frissell, "Fashion model underwater in dolphin tank, Marineland, Florida", 1939, tirage photographique. Toni Frissell Collection (Library of Congress), Washington.

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