Cinglés

Là devant nos yeux
La force déversée
D'une pluie cinglante qui ne s'arrêtera plus
Qui refuse de mourir
Ou qui ne le peut pas
Qui ne le peut plus
Comme si le mouvement
Inlassablement répété
De ses éléments
Nés à distance infinie de nos esprits
S’évertuait à marteler le lieu de notre présent
Dont on se moque bien
Préférant depuis toujours et pour toujours
Regarder loin devant regarder loin derrière
Revenant dans le jour seulement
Pour y laisser notre dépouille

Poème blanc

Il est si simple de disparaître
Quand le choix du silence
Se fait malgré moi
Si simple de le sentir couler
Comme sang hors des artères
Chaud mais glaçant la chair
Si simple de disparaître
Sous le drap de la mélancolie
D'y somnoler sans trouver le sommeil
Si simple de laisser le silence parler à ma place
Sa voix pâle et diaphane
Comme moi-même suis devenue
Résonne sans que cela s'ébruite
Toute chose murmure
Y compris la lumière
Tout chose hurle
Y compris la pénombre

Poésie pauvre

Le temps a déposé là
Sur mon sein
Une peine définitive
Tel un cœur apparent
Que je n'ose pas toucher
Ni même regarder
C'est assez qu'il batte
Avec plus de vigueur
Que ne le peut le centre
De ma poésie pauvre
De ma parole arythmique
Mon véritable cœur

Chaos !

Faire ce voyage dont nul n'a rêvé
Ni père ni mère
Le faire comme prisonnier
Observant sous l'arbre de la cour
les espoirs qui entrent dans le fruit mort
Lentement lentement
Pour se donner le temps de désirer
Cette chair amochée dont ils vont se repaître
Le faire comme putain
Qui parcourt à l'allée le chemin du retour
Au retour le chemin de l'allée
Du pareil au même
Oui et non
Il s'en trouve toujours pour dire ça
Oui et non
Oui et non
Et ça annule absolument tout
Bien qu'au départ ça ne soit pas l'idée
Au départ il n'y a pas d'idée
Pas la moindre
Le faire seul et puis accompagné
Et seul de nouveau
Et puis accompagné par soi-même
On pourrait se dire Enfin !
Mais ça n'est pas ce qu'on fait
On se dit Dommage ou Hélas ou Tant pis
Et il se peut qu'on rie
De notre propre voix
Pourtant triste à pleurer
À ce moment précis
Où la mélancolie nous fait sa demande
Dommage On se dit encore
Un mariage de raison
Je m'attendais à…
Quel est ce mot aussi creux qu'une conque
Je m'attendais à mieux
Faire ce voyage dont nul n'a rêvé
Ni père ni mère
Ni diable ni dieu
Ni philosophe ni poète
Ni même le chevalier à la triste figure
Le faire en rêvant tout le temps
Tout-le-temps
Avec en fond le bruit
De l'horizon qui remballe
Sa ligne d'arrivée ou de départ
Du pareil au même
Oui et non
Oui et non

La pendule

© Cindy Sherman
Ces heures
Ce sont les tiennes
Si elles t'attendent ?
Il faudrait pour ça qu'elles soient faites d'autre chose
Ce n'est que du temps que tu as bêtement laissé là en partant
Qui a tourné en regrets de je ne sais même pas quoi
Si tu voyais mon âme
Toute penchée en avant par le poids de ce vide
Peut-être que c'est ça l'éternité
Du temps bêtement laissé là
Dont on ne peut rien faire
Cependant qu'il nous use


Photographie de Cindy Sherman. Untitled # 305, 1994.

Clair obscur

Tu as dit L'aube ressemble
à quelque chose d'autre
Et tu admirais sa lumière
assise près de la fenêtre
dans une posture d'enfant sage
Un ciel azurin tu as précisé
Puis Toute lumière meurt
à cause de nos gestes
et du vent et de la mort elle-même
et de toi et de moi
Tu as dit L'aube est une condamnation
mais je ne sais pas de quoi
Et cette pensée à moitié vide t'a fait sourire
avant de t'attrister
Bien sûr la tristesse
J'ai dit L'aube ressemble à un tourment
tu ne trouves pas
Un tourment tout juste débutant
Tu as fait non de la tête
Et répété pensivement
Une condamnation
Mais je ne sais pas de quoi
et je ne sais pas pourquoi
C'est à ça que je songe
devant cette clarté remarquable


Toile de PAVEL CHISTIAKOV  Giovannina assise à la fenêtre, 1864.  
Musée Russe, Saint-Pétersbourg.

Les herbes hautes

Je te dis à toi qui annonce le jour qui vient
N'écarte pas tant les rideaux
Ne regarde pas tant dehors
La nature est là sur les draps
Comme un champ d'herbes hautes
Impropre à nourrir les bêtes de somme
Et vibrant d'insectes car parsemé de fleurs
Qu'ailleurs on coupe
Comme on coupe le soir la lumière dans les favelas
Parce que c'est trop de voir
La misère briller
Et même sur les flancs d'une colline de boue
Je te dis à toi qui annonce le jour qui vient
Garde la nuit en toi autant que tu le peux
Comble serrures orbites et fissures
Pour faire le noir
Et dehors jette en pluie cette cendre
– Qui est la fin de toute chose
Ou le commencement ou rien –
Pour faire la saison

Tout un monde

Ce temps fini
Qu'a t-il de plus
Que ce jour où je suis
Pour être ainsi chéri
Sans mesure
Et sans raison parfois
Est-ce ce que je lui donne
Mais je ne lui donne rien
Ici et maintenant
Je prends tout
Je perds tout
Je me gave d'ennui s'il le faut
Je me gave d'amour
Je ne lui cède rien
Mais du peu qui m'échappe
Il se fait tout un monde
Là juste derrière moi
Et même en plein soleil
Sa grande maison s'éclaire
Toutes les pièces peuplées
Comme lors d'une fête
Ou lors de funérailles
Y célèbre-t-on l'inachevé
Y pleure-t-on l'accompli
Je n'en sais rien
L'un et l'autre loués
Comme une seule idole
Quand le présent s'amollit

Une chimère

Dans le jour à peine levé
Quand l'oiseau diurne
Picore les miettes du cri
De la chouette-effraie

Dans le jour à peine couché
Quand la corde d'horizon
Ondule entre ciel et lointain

Dans le lieu qui passe
Dans le temps qui reste
L'impossible constance de l'être

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