Le boxeur. Partie IV

Crédit photo CF 1989

Elle se penche à la portière. Une pure fille de Harlem. 15 ou 16 ans. Bizarrement clean. De la tête, il lui fait signe de monter. Durant le trajet jusqu’à l’hôtel, elle parle vulgairement pour se donner confiance et mâche du chewing-gum comme une putain de cinéma.
Le boxeur ne la touchera pas. D’autres s’en chargeront. C’est à regretter, mais que peut-il y faire ? Bon sang ! que peut-il y faire ? Dans la chambre, il lui dit : Je veux juste rester là un moment. Elle s’y connaît en tordus, alors elle insiste. D’ordinaire, ces types-là, ce qui les fait bander, c’est qu’elle leur lise tout le menu. De l’entrée au dessert. Mais c’est non, toujours non. Je veux juste rester là. De guerre lasse, elle hausse les épaules et va se planter près de la fenêtre où elle fume des cigarettes pour se donner une contenance et parce qu’elle a peur. La lumière orangée d’un néon publicitaire projette sur sa peau des reflets de métal précieux. Une statue d’or. Allongé sur le lit, le Portoricain rêvasse. On pourrait croire qu’il a oublié sa présence si toutes les demi-heures il ne posait pas un billet de vingt dollars sur la table de chevet. Elle songe : Ce mec est un ange. Voilà ce qu’il est. Les traits de son visage s’adoucissent lentement jusqu’à redevenir enfantins.
La lumière terne de l’aube entre dans la pièce, et ôte, peu à peu, la matière aurifère du corps de la fille qui s’est endormie près du boxeur. Celui-ci prend le large sans mot dire en même temps que l’enchantement.
Quand on la retrouve, trois jours plus tard, dans une benne de l’avenue C, on pense d’abord à un suicide, à cause du mot retrouvé dans sa poche. Que pouvais-je faire d’autre ?


New York, 1989.

Le boxeur. Partie III

Mary Wlaseck n’aime ni les hommes, ni les femmes, ni les enfants, ni les animaux. Elle n’aime rien qui a un cœur. Rien qui peut tomber là sous vos yeux et ne plus jamais se relever, à cause de l’arrêt brutal de ce cœur. Elle n’aime pas non plus ce qui est mort, mais c’est mort, alors plus rien ne peut arriver. Pas de mauvaise surprise. Elle aime les livres. Les personnages de livres. Pas de sang, pas de chair, pas de cœur. Et s’ils meurent, c’est pour de faux. Enfin, non. Mais elle peut l’ignorer, revenir en arrière. Lire les mêmes passages encore et encore.
Mary Wlaseck n’aime personne et personne ne l’aime. À cause de son mauvais caractère et de son manque de considération envers le genre humain. Les seuls points qu’elle marque, elle les doit à sa beauté et ça l’emmerde. Sauf quand elle cherche de la compagnie. Plus souvent des femmes que des hommes, parce qu’elle ont un cœur plus solide et moins bruyant et qu’elles ne le font pas monter dans les tours en deux minutes chrono.
Quand elle est appelée sur la scène de crime de la huitième avenue et découvre la fille avec sa poitrine béante et son cœur dans la main, Mary Wlaseck ressent l’étrange sensation de connaître l’assassin. Et dans les jours qui suivent, elle doit lutter contre la pensée tenace et déroutante qu’elle n’est plus seule au monde. Durant son interrogatoire, la mère de la victime, à qui on a dissimulé les détails macabres de l’affaire, dit d’une voix atone : Qui pouvait lui en vouloir ? Ma fille avait le cœur sur la main. Les flics en rient encore longtemps après, sauf le lieutenant Wlaseck. D’une manière ou d’une autre, le cosmos met toujours la vérité dans la bouche des vivants. Ils en font ce qu’ils en font.

New York, 1989.

Le boxeur. Partie II

Crédit photo CF NY 1989

— Un ange frappe à sa porte. Quand l’homme ouvre, il ne voit pas que c’en est un. Il n’a jamais fourré le nez dans cette foutue bible, alors il ne sait pas à quoi ça ressemble, les anges. Il a d’abord cru que c’était un de ces gars de la Compagnie. Il les attend depuis un mois. On raconte qu’ils viennent récupérer les indemnités compensatoires octroyées, autrefois, à ceux qui habitaient sur le passage du train. Il crèvera ces salopards à coups de poings plutôt que de leur rembourser leur saleté de fric. Qu’est-ce qu’il leur doit ? Par deux fois, le EL a foutu le feu à l’appartement. La dernière fois, il était tellement saoul, que sa jambe a cramé jusqu’au mollet avant qu’il s’en rende compte. Toutes les deux minutes, le train transperce son cerveau, comme un fer brûlant. C’est pour trouver le sommeil qu’il s’est mis à boire et s’il cogne, ben, c’est pour se calmer les nerfs. Une indemnité compensatoire ! Et aujourd’hui il faut la rendre ? Les mecs de la Compagnie n’ont rien compris. Les pauvres types ne rendent jamais ce qu’on leur donne. Ils-ne-peuvent-pas.
Le boxeur interrompt son récit. Sous la table, il serre et desserre les poings jusqu’à ce que ses mains ne tremblent plus. La fille pense avec tendresse que c’est un émotif. Il lui sourit furtivement, laissant apparaître ses dents mal rangées. Une particularité qui la touche. Jusque là, tout a été parfait. En y repensant, elle a un peu honte de la façon dont elle a séduit le Portoricain. Oh et puis tant pis, hein. Il était tellement attirant. Combien de chances que ça marche avec un type beau comme ça ? Cinq sur dix ? Même pas. Maintenant, il est là en face d’elle à lui raconter sa drôle d’histoire. À peine si elle l’écoute.
— L’ange déploie ses ailes pour que l’homme sache à qui il a à faire, poursuit le boxeur. Ça fait le bruit d’un drap qu’on secoue qui résonne longtemps dans la cage d’escalier. T’es quoi, au juste, un genre de messager de la mort ? lui demande l’homme. L’ange sourit sans répondre et lui tend un ticket d’entrée pour l’Empire State. Puis il remballe sa mécanique divine et se tire comme il est venu. Le lendemain, quand l’homme saute du quatre-vingt-sixième étage du building, un bruit sec se fait entendre, comme celui d’un drap que le vent secoue avec violence. C’est du moins ce qu’ont dit les témoins.
— Les anges n’incitent pas les gens à se tuer ! proteste mollement la fille.
— Les anges font des anges ! lui répond le boxeur. Puis il se lève brutalement, jette un billet de dix dollars sur la table et se tire comme il est venu.
Quand on retrouve la fille trois jours plus tard, dans une benne de Stanton street, ses deux bras liés dans le dos ressemblent à des ailes et le lieutenant Mary Wlaseck songe à une position d’envol.
New-York, 1989.

Le boxeur. partie I

Crédit photo CF NY 1989

La journée s’annonce ensoleillée. Les jours se suivent et se ressemblent, jusqu’au moment où un changement s’opère et qu’une nouvelle série de jours qui se ressemblent s’installe. C’est stupide, mais c’est comme ça qu’elle voit la vie quelquefois.
Il lui a donné rendez-vous à l’entrée de l’Empire State. Quelle entrée ? Le building en compte au moins cinq. Celle de la 33e rue, de la 5e avenue, de la 34e rue… Elle ne se souvient plus de ce qu’il lui a dit. Elle attendra sur la 5e, ça semble plus logique.
La veille, chez Sbarro, il s’est assis en face d’elle en lui demandant la permission du regard. Histoire de faire la conversation, il lui a dit : « Je suis boxeur. » Au cours de la soirée, il a énuméré les coups de son dernier combat gagnant. Remise, contre-attaque, parade chassée, feinte, esquive, parade bloquée.  » Il faut s’y connaître en anatomie pour combattre. » Il entrait sa tête dans les épaules, la balançait de gauche à droite, les poings serrés, en défend, au niveau du front. Elle n’essayait même pas de faire semblant de s’intéresser à ses explications. Elle avait juste envie de coucher avec lui.
Plus tard, dans la rue, alors qu’il la raccompagnait chez elle, il a fait une démonstration de son jeu de jambes, comme le font les acteurs dans les films ou les losers deviennent des champions. Au pied de son immeuble, il ne l’a pas remerciée pour la soirée, ni embrassée comme elle l’espérait. Il lui a donné rendez-vous le lendemain à l’Empire et c’est tout.
Il a dix minutes de retard, elle ne sait pas quoi faire et se plante à l’angle de la 5e et de la 34e mais son champ d’observation n’est pas assez large. Son jean neuf lui serre la taille et lui coupe un peu la respiration. Il faut s’y connaître en anatomie pour séduire.
Elle tente de se remémorer son visage. Il n’a pas un nez de boxeur. Pas de bosse, ni d’os déplacé. Une arête bien droite fondant sur ses narines fortes de portoricain. Des yeux noirs logés dans des orbites larges. Une bouche épaisse, carminée, et des dents placées à la va-vite qui rendent ses sourires inquiétants. Une fossette soulignant un menton carré. L’oreille gauche légèrement décollée. Certainement une habitude punitive parentale. Il n’a pas un nez de boxeur. Qu’est-ce ça signifie ?
Son désir a disparu. Ça la désole mais c’est comme ça. Quand il arrive à sa hauteur, elle se jette dans ses bras, en espérant que son attitude puérile le fasse fuir. Elle veut en finir avec cette histoire. Mais il ne fuit pas. Du regard, il lui désigne la direction à prendre.
Quand on la retrouve, sept jours plus tard, dans une benne à ordures de la 8e, sa poitrine est ouverte. Un vide à la place du cœur et son cœur dans sa main gauche contractée.
New York, 1989.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer