Tableau

Dehors peut-être
Vent ou pluie
Ou mésanges faisant frissonner
La glycine
Mais ici
Rien ne bouge
Posé là sur le chevalet
Un portrait tout juste accompli
Lèvres incarnadines
Baisant les doigts de l'artiste
Et se mêlant dans la térébenthine
Au trop-plein de noir
Repenti de la toile

Poème domestique *10

À 14h45
Dans la chambre bleue,
Il y en a un qui est fait de poils,
Deux qui sont faits de peau,
Un qui est fait de plumes.
Parmi eux, trois dorment,
Un écrit.
Lequel écrit ?
— Poils, peau, plumes…
Poils, peau, plumes…
Plume !
— Eh non.
— Pas poils, quand même ?
— Non plus.
— Peau ?
— Bravo !
— Laquelle des deux peaux ?
— Celle qui a une plume…
— Bien sûr, c'est logique.
— … et qui est à poil.
— Tu es bête !
— Un peu, du coup.

Ne rien rester, ni partir.

Ce que je veux au fond
C'est rester
Avec rien
Avec peu
De l'encre
Des paroles
De la salive passant d'une bouche à l'autre
Des ongles noircis par la terre remuée
Autour d'une graine  enterrée
Pour qu'elle vive
Des volets s'ouvrant sur une dormeuse
Qui remontant la nuit sur elle
Efface le jour qui vient

Au fond ce que je veux
C'est ne rien rester ni partir

Ultraterrestre

Mes prières inhabitées
Montaient montaient
Montaient
Au delà de montagnes 
Pas plus hautes que mes essoufflements

Puis retombaient
Dans la pénombre d'une face cachée
Qui broie
Tout espoir d'une terre sans objets

Comment pouvais-je vivre sans être
Comment le pouvons-nous
Et pourquoi laisser faire

Mes prières à présent
Accueillent le silence
Comme hôte évident
Elles ne sont plus prières mais menaces
Puis chant

Pas de pardon ? Tant pis
Pas de pardon pas de pardonnés

Mais des  montagnes hautes
Des neiges éternelles
Des morts strictement naturelles
Des danses pour qu'il pleuve
Des cuisses écartées par leur propre désir

Lunch Poem *20

Celle-là s’enfonce à la nuit tombée
Pour plus d’obscurité encore
Dans les corridors étroits  
Des bâtisses éloignées
De Park et de Broadway  
Celle-là tire avec son arme de poing
Sur les enseignes au néon  
Sur les figures peintes et sur le reflet de sa tempe
Celle-là s'endort sur des planches fendues par ses soins  
Qui laissent sur sa peau une odeur boisée
Et des taches de sang
Celle-là voit dans l’eau chlorée des fontaines  
Et putrescente des fleuves
L’ombre de ses sœurs défuntes   
Leurs yeux percés et leurs bouches pâles  
Celle-là entend la plainte du jour qui s’effondre  
Et sur les esplanades  
Clame comme ça  
Du matin jusqu’au soir
Vous êtes ici sur la planète rouge 

Cesser

Je voudrais au silence opposer pire encore
Un bâillon qui serrerait aussi ma gorge
Et mes seins et mon ventre
Je voudrais que le silence s'étonne 
De s'être trompé à ce point
Sur l'ampleur de sa  force
Je voudrais me taire si loin en moi
Faire tempête de glace

Ne plus voir 
Ne plus entendre dans le noir

Ne plus voir le noir

Je voudrais au silence opposer mon silence
Et qu'ils se battent à mort
Que ma main gauche s'affaisse une bonne fois pour toutes

Guerrière

Crédit photo CF 2019
Tu ne peux plus
Laisser se répandre
La couleur blanche
Sur les murs de ton crâne
Tu ne peux plus
T'enivrer de ton propre air
Livrer ton âme impolie
Au papier de verre
Tu ne peux plus attendre
Ce qui est en toi
Est à toi

Tu ne peux plus te déporter
Dans un coin de ce sol qu'on te loue
Pour espérer l'entrevoir
Tu ne peux plus ne pas être
Ne pas prendre
Tu ne peux plus ignorer
Ce temps de chacune
Que tu portes sur toi
Comme une peau
Qui te fait chair
Tu ne peux plus penser
Sans pouvoirs
Tu ne peux plus écrire
Sans territoire

Rendez-vous au Grand Jamais

Hier disais-tu
Hier nous a tout pris
Et jamais jamais
Au Grand Jamais
Il ne nous a rendu
La moindre petite chose
Pourtant combien de fois
Me demandais-tu
Combien de fois
Sommes-nous allées là-bas
Espérant reprendre notre bien
Je me souviens
En chemin nous scandions
Que le pillage cesse
Nom de Dieu
Que ça cesse
Nos poings cardinaux tendus
Une fois vers le ciel
Une fois vers la terre
Hier nous jetait à la face
Pour que nous décampions
Quelques heures vides
Totalement vides
Ah tu vois me disais-tu
Saloperie d'ingrat

Ni partir

Tes mains 
Regarde-les
Toujours avides
Mais toujours vides
Écureuils qu'affame
L'absence de mémoire
Regarde-les
Tout accomplir
Pour la centième fois
Comme première fois
Fouiller en vain
L'air et le vent
À la recherche du passé
Que toujours elles égarent devant
Tes mains
Voleuse habiles
Piètres penseuses
Instruments de l’éternité
Et de la mort
Tu ne peux les garder pour toi


Marcello Comitini a très justement traduit ce poème en italien. On peut trouver cette traduction ici :
https://marcellocomitini.wordpress.com/2019/12/03/gabrielle-segal-le-tue-mani-ita-fr/

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