L’outre-chasse

Moi ici
Chasseresse
Sans faim
De l’ennui
Qui n’est pas bête
Mais vent
Qui parfois n’est pas vent
Mais oiseau affamé
Moi ici
Plantant dans la chair
De ma proie
Une lame
Qu’émousse
Son cuir dense
Armure brise-temps
Moi jetant ses tripes
À la louve infertile
Qui plante ses crocs dans le vent
Qui parfois n’est pas vent
Mais souffles et soupirs
D’êtres déchirés
Moi ici
Attendrie
Par les yeux mortifiés
De l’ennui
Toujours me suivant
Parlant comme bouche parle
Mais à l’âme
Seulement
Âme sourde et aveugle
Depuis que le temps est temps
Âme creuse
Grotte glaciale où l’hiver
Naît vit et meurt
Âme perdue du chasseur
Premier parmi les premiers
À percer les pupilles
Cueilleuses de couleurs
Moi ici
Effrayée par moi-même
Détalant seule
Au bruit d’un troupeau entier
Croyant fuir ma proie
Qui ne s’achève pas
De main de chasseur
L’ennui
Qui n’est pas bête
Mais vent
Qui parfois n’est pas vent
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La route rouge


Une ligne qui séparerait
Justement le ciel de la terre
À grande distance de moi
Pour que là où je me trouve
Les deux se mélangent
Ainsi je volerais ou nagerais
Et oublierais la marche
Oh oui c’est une obsession
De ne plus fouler le sol
De ne plus avoir pied
La marche est harassante
Et dangereuse
En tout cas celle-ci
Au long de laquelle
Serpentent en brume
Les haleines froides
De créatures effarouchées

Frères et sœurs

Qu’aurais-tu fait
Si les regardant
Tu avais deviné
Que le temps ferait distance
Si tu avais vu
Derrière leurs yeux
Défiler des paysages
À grande vitesse
Qu’aurais-tu fait
Si écoutant leurs cœurs
Et le tien
Tu n’avais rien entendu
Si les enlaçant
Tu avais compris
Que la chair
Est un habit de cendres

Comme eux
Tu aurais défié le cosmos
La poussière
Précède la pierre

Nuit de plein jour

Comme ce mot dénote
Sur les chemins de pierres
Coupantes
Pourtant c’est ainsi
Que je t’appelle
Ma douce
Quand
Curieuse
Tu soulèves l’une d’elles
Et me montres le dessin de ses veines
Exact plan de la sente empruntée
Pour disparaître
D’abord
Et apparaître ensuite
Ainsi que nous serions
S’il n’était besoin
De dissimuler nos cœurs
Dans les murs en pierres
Sèches
Je le murmure encore
Ma douce
Quand la ronce écrit
Des paroles végétales
Sur mes jambes nues
Reconnues comme tiges
D’une nature vraie
Langue que l’on sait d’instinct
Qui se lit en frôlant
Les berges de la plaie
Où pleurent
Quelques arbres
Pour cette seule raison
Que les fluides s’attirent

Champ de chimère

Le ciel est sans cimetière
Si l’on peut y mourir
On ne peut y demeurer mort

Aussi levant les yeux
Vers ce champ sans dépouilles
Je m’accorde un instant
De paix absolue
Et respire

La vie sauve

Je la percevrai
Comme Guibert
L’avait perçu dans son miroir
Elle m’observera
Ou plutôt
Fixera un point derrière moi
Elle ne sera pas dure
Ni froide
Un peu timide
Et grave
Peu loquace bien sûr
Mes yeux de plus en plus
S’habitueront à elle
Je percevrai
Son envie d’être ailleurs
Sa nostalgie d’un lieu
Dont je ne sais rien
Si longtemps dira-t-elle
Ou me fera-t-elle dire
Si longtemps partie
Puis elle rajoutera
Ou bien le ferai-je
L’être
Un si long exil

Sŏrōrĭo

Crédit photo CF 2019
Femme aux poches pleines de planètes
Va
Jette-les toutes dans l’océan
Regarde-les couler
Percées rouges
Percées noires
Ou bien
Fais-les rouler
Dévaler la colline
Et puis regrette ton geste
Toute femme regrette
Rattrape-les
Cours au-devant d’elles
Cours plus vite que les planètes
Se faisant tu perdras ce que toute femme perd
Tout
Tu perdras tout
Aussi
Déleste-toi
Des paroles
Des tissus
Du temps
Regarde les planètes chuter
Dans les bouches d’égout
Les failles
Les fentes
Regarde-les se faire broyer
Par l’inventeur de la roue
Femme aux poches pleines de planètes
Cours pour rien
Quand tu n’auras plus rien
Cours vite
Dévale la colline et crie
Fort et sans t’arrêter
Et rit de la même manière
La nature aime la danse
Le vide
Et les sons

Femme aux poches pleines de terre
Verse-la sous la plante de tes pieds
Et regarde éclore tes premières fleurs

Denaturare

Si on ne s’attriste pas
À la vue d’une créature
Quelle qu’elle soit
Dont la vie a été ôtée

Ce que ça dit de nous

La vie aussi
Nous a été enlevée

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