Chant XVII

 toutes on s'aime secrètement mais on dit qu'on ne s'aime pas du tout        quelquefois on désigne l'une ou l'autre parce que si ce n'est pas elle ça sera nous          après comme ils nous l'ordonnent on va ramasser les branchages qui la mettront en cendres      on profite dans le sous-bois d'une belle journée d'été car éloignées de tous et de toutes qui en cet instant préparent la place          on se baigne dans un rai de lumière cascadant entre deux grands arbres morts      ça chauffe nos joues         aussi nos poitrines et nos pubis car on a soulevé l'étoffe qui les recouvre     on est soudain libres dans ce rien de nature     on bouche nos oreilles pour l'être encore plus    on trouve par terre une coquille vide de petit-gris    on se glisse à l'intérieur    l'esprit du petit-gris mène la coquille avec nous dedans jusque dans la fente d'un hêtre   on a la colonne vertébrale colimaçonée la tête toute proche de la vulve de l'autre     ça sent la mousse bien verte     ça nous endort        nos rêves cassent la coquille élargissent la fente du hêtre    on se réveille courbaturées     on ramasse nos fagots      sur la place on se les fait payer un bon prix parce qu'ils n'ont plus le temps de négocier     il est tard     ils doivent purifier avant la mi-nuit  purifier purifier corps maudits et âmes maudites     vite on retourne dans le bois pour ne pas voir ça   la nuit n'est pas totale   partout des escarbilles des feu-follets des lambeaux d'étoffes virevoltant comme des papillons qui auraient pris feu des chevelures roussies rampant tels des limaces des yeux cuits roulant dans les rigoles     tout ça    poussière incandescente et charbon de cœurs de foies de reins d'utérus de viscères de poumons de peau    d'embryons quelquefois     de langues de seins de rates...   s'enfonce dans la terre   la terre recrache les noms de ces choses humaines calcinées dont elle sait toutes les anciennes fonctions mais ne veut rien savoir de plus     le vent sépare de la cendre les pierres de frayeur dont il ne sait jamais quoi faire     en principe les sangliers les enterrent                au bout d'un moment la nuit est totale        on a pas sommeil on danse on chante on se donne du plaisir   on caresse le pelage d'animaux adomestiques qui se couchent près de nous     on rit on dévore des cœurs et des fœtus grillés      on se recroqueville    on met au monde des rêves qui  mettront au monde des rêves qui mettront au monde des rêves    sans arrêt sans arrêt    jusqu'à celui-là qui  mettra au monde nos corps et nos âmes 



*d’y creuser ce qu’on a enfoui
les chemins sombres, les histoires maudites
mille fois à se condamner
aveugles à nos enfantements

qu’on y crie tous les instants fastes
les fentes qui ouvrent le monde
les cendres chaudes qu’on ramasse
et celles qu’on garde contre soi
pour les sentir longtemps

se rouler bruyamment dans nos étoffes d’âmes
et doucement contre nos chevelures
…


*Poème de Caroline Dufour   https://carolinedufour.com

©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #16, 2020.

Chant XVI

elle faisait amour désolé et plaintif 
à l'ombre des quelques rues
où  hivers s'entassaient
à la façon de chiens et chiennes 
se réchauffant comme ça 
peau glacée contre peau glacée

elle obéissait à toute chose commandée
à l'ombre d'architectures griffe-ciel
conçues pour amoindrir la dimension des êtres
ainsi quand les êtres s'écroulaient
et ils s'écroulaient 
ça ne s'entendait pas des sommets

ceux des Là-haut jetaient par dessus les garde-fous
paroles trop sucrées trop grasses trop salées 
elle et tous ceux toutes celles des En-bas
les mâchez avec dents langues et bouches amodiées
faisant bouillie de la bouillie
allant venant sur sol épaissi par leurs vomissures 
à la longue   ils et elles disaient 
on s'habitue à tout
cette fois où un non est sorti criant de sa bouche louée 
des yeux sont apparus sur son visage 
elle a pu voir qu'elle possédait bras et jambes 
et qu'ils étaient mobiles 
un moment transparente
elle a pu voir à l'intérieur d'elle
ses organes œuvrant pour la tenir en vie
un nez des oreilles son apparus sur son visage
elle a pu sentir la puanteur environnante
elle a pu entendre ce qu'on lui donnait à manger
sa propre bouche est apparue sur son visage
ses propres dents et langue dans sa bouche
immobilisant ses bras et ses jambes 
qui amorçaient mouvements pour déguerpir d'ici
Je Reste elle  a dit


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #15, 2020.

Chant XV

Elle
Dit
là sur Ma Chair à l'endroit de Mon Cœur une fenêtre s'ouvre se ferme un nombre infini de fois
Moi qui l'Ouvre et la Ferme à longueur de jour
à longueur de nuit
Moi qui Demande
vas-tu partir 
à elle qui veut s'en aller
vas-tu rester 
à elle qui veut être choyée

Mes bras toujours tendus vers la lumière d'aurore
Mes jambes toujours se retranchant dans l'ombre de Ma Carcasse

vas-tu partir
vas-tu rester

Moi qui Me Pousse vers l'oubli
tout en Gavant ses plantes insectivores avec mouches de Mes Migraines 
pour qu'elles croissent malgré l'obscurité à laquelle Je les Expose

Moi qui Demande 
vas-tu rester
à elle   amoureuse de la nage
trépignant sur la rive de son fleuve circulaire
vas-tu partir
à elle    qui autrefois souillée
a perdu existence 

Celle-là  cette assassinée   durant Mes Songes Me dit en boucle des choses insensées
seule pourra rester celle qui a un dessein
seule pourra partir celle qui est restée
seule pourra rester...



©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #14, 2020.

Chant XI

d'elles étendues sur asphalte
Elle Peut Voir les chevelures luisantes de gas-oil
collantes par endroits
comme serpents almandin 
qui leur barrent fronts et tempes

d'autres Elle ne Voit rien
Elle les Devine là au milieu des gwakers
peut-être recroquevillées
peut-être assises se balançant d'avant en arrière
disant poème litanique
dans une langue venue d'ici
de l'endroit même où elles sont tombées
et qui leur appartient
car elles ne marcheront plus
elles s'en désolent un peu
pendant qu'ils les dupliquent

d'autres toute couvertes de matière noire
Elle ne Voit que les os blancs
qui déjà se détachent 
de leurs peaux goudronnées
qui déjà sont polis 
en vue d'être exposer 
déjà portent le nom de leur inventeur
sur plaque cuivrée de table-vitrine

Elle 
Dit
toutes nous demeurons dans une aube brumeuse
sur prairie grise quelquefois désertée par combattants
appelés ailleurs partout ailleurs
par voix impérieuses 
qui leur font lever les yeux au ciel
qui leur font voir le ciel propre
quoiqu'il se passe en bas
quoiqu'ils fassent en bas
nous demeurons parmi les herbes brutalement couchées
par les piétinements 
qui sont comme archives des violences 
dont on fait livres de chevet
sommes trempées jusqu'aux cuisses
par rosée bien mal nommée 
coupées aux pieds par éclats d'os saillants
d'elles enfouies à la hâte
avec leurs héritages de mots impropres à la poésie
qui ne font pas plus Histoire qu'histoires
nous demeurons dans une aube qui n'est pas le matin
seulement mot bêtement poétique
déposé sur les langues par exécutrices et exécuteurs
testamentaires d'immortels absents
elles et eux aimant les belles choses
comme tout le monde




©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #10, 2021.

Chant V

Le temps      là
 laissé par tous
 qui s'en défont
 comme mot déprécié
 toujours au même lieu
 vient Lui tourner autour 
 cherche  lèvres
 cherche langue gorge 
 cordes  arbre bronchique
 cherche souffle son 
 instruments de la voix
 cherche à former syllabes
 si empressé de dire
 de médire 
 de maudire
 ha !  de prédire
 le temps      là 
 finalement perdu 
 va vient
 vacille
 fouraille dans la terre
 cherche raison
 cherche commencement
 fouraille dans les chairs
 cherche alliés
 cherche ennemis
 mais qui sont les uns
 mais qui sont les autres
 Le temps      là
 quand il La regarde
 jour après jour après jour après jour
 toujours frissonne
 Elle
 quand Elle le Regarde
 Ne Sait pas ce qu'Elle Voit


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #5, 2020.

La pomme de Sappho

Je Voudrais que vérité du monde fasse poésie
Je Voudrais que Ma Langue de poésie fasse poèmes
Je Voudrais que Ma main n'ait qu'à les ramasser
pour Toi Haute sur la plus haute
Je Voudrais mentir 
Je Voudrais de beauté poétique faire beauté humaine
seulement 
Elle 
Dit
quand le fruit est si haut
qu'ils ne peuvent l'atteindre
abattons l'arbre ils crient
après qu'ils l'ont fait
il ne s'en trouve aucun
pour cueillir le fruit

Chant IV

Elle 
Dit
là dans ce monde abaissé
à un rang inférieur
et bâti comme salle des pas perdus
où derrière toute issue 
qu'Elles Envient foutrement
ne logent qu'âmes mortes et corps putréfiés
d'Elles brisées par leur patience 
tout autant que par leur impatience 
là dans ce monde bas
quelqu'une M'étant Semblable
Me restait étrangère
pour des siècles et des siècles
Elle tapie en Elle
Moi tapie en Moi-même 
Toutes Deux gémissant en Nos Lieux Invisibles 
comme chiennes affamées et gardées à la chaîne
jusqu'à l'heure des battues


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #4, 2020.

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