Chant XI

d'elles étendues sur asphalte
Elle Peut Voir les chevelures luisantes de gas-oil
collantes par endroits
comme serpents almandin 
qui leur barrent fronts et tempes

d'autres Elle ne Voit rien
Elle les Devine là au milieu des gwakers
peut-être recroquevillées
peut-être assises se balançant d'avant en arrière
disant poème litanique
dans une langue venue d'ici
de l'endroit même où elles sont tombées
et qui leur appartient
car elles ne marcheront plus
elles s'en désolent un peu
pendant qu'ils les dupliquent

d'autres toute couvertes de matière noire
Elle ne Voit que les os blancs
qui déjà se détachent 
de leurs peaux goudronnées
qui déjà sont polis 
en vue d'être exposer 
déjà portent le nom de leur inventeur
sur plaque cuivrée de table-vitrine

Elle 
Dit
toutes nous demeurons dans une aube brumeuse
sur prairie grise quelquefois désertée par combattants
appelés ailleurs partout ailleurs
par voix impérieuses 
qui leur font lever les yeux au ciel
qui leur font voir le ciel propre
quoiqu'il se passe en bas
quoiqu'ils fassent en bas
nous demeurons parmi les herbes brutalement couchées
par les piétinements 
qui sont comme archives des violences 
dont on fait livres de chevet
sommes trempées jusqu'aux cuisses
par rosée bien mal nommée 
coupées aux pieds par éclats d'os saillants
d'elles enfouies à la hâte
avec leurs héritages de mots impropres à la poésie
qui ne font pas plus Histoire qu'histoires
nous demeurons dans une aube qui n'est pas le matin
seulement mot bêtement poétique
déposé sur les langues par exécutrices et exécuteurs
testamentaires d'immortels absents
elles et eux aimant les belles choses
comme tout le monde




©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #10, 2021.

Chant V

Le temps      là
 laissé par tous
 qui s'en défont
 comme mot déprécié
 toujours au même lieu
 vient Lui tourner autour 
 cherche  lèvres
 cherche langue gorge 
 cordes  arbre bronchique
 cherche souffle son 
 instruments de la voix
 cherche à former syllabes
 si empressé de dire
 de médire 
 de maudire
 ha !  de prédire
 le temps      là 
 finalement perdu 
 va vient
 vacille
 fouraille dans la terre
 cherche raison
 cherche commencement
 fouraille dans les chairs
 cherche alliés
 cherche ennemis
 mais qui sont les uns
 mais qui sont les autres
 Le temps      là
 quand il La regarde
 jour après jour après jour après jour
 toujours frissonne
 Elle
 quand Elle le Regarde
 Ne Sait pas ce qu'Elle Voit


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #5, 2020.

La pomme de Sappho

Je Voudrais que vérité du monde fasse poésie
Je Voudrais que Ma Langue de poésie fasse poèmes
Je Voudrais que Ma main n'ait qu'à les ramasser
pour Toi Haute sur la plus haute
Je Voudrais mentir 
Je Voudrais de beauté poétique faire beauté humaine
seulement 
Elle 
Dit
quand le fruit est si haut
qu'ils ne peuvent l'atteindre
abattons l'arbre ils crient
après qu'ils l'ont fait
il ne s'en trouve aucun
pour cueillir le fruit

Chant IV

Elle 
Dit
là dans ce monde abaissé
à un rang inférieur
et bâti comme salle des pas perdus
où derrière toute issue 
qu'Elles Envient foutrement
ne logent qu'âmes mortes et corps putréfiés
d'Elles brisées par leur patience 
tout autant que par leur impatience 
là dans ce monde bas
quelqu'une M'étant Semblable
Me restait étrangère
pour des siècles et des siècles
Elle tapie en Elle
Moi tapie en Moi-même 
Toutes Deux gémissant en Nos Lieux Invisibles 
comme chiennes affamées et gardées à la chaîne
jusqu'à l'heure des battues


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #4, 2020.

Contre les murs

"Les linges". © Gabrielle Segal
Enfermée dans la douceur
Pas la vraie
Pas la mienne
À l'intérieur
Rage et jouissance et

Ravissement
Pour les paysages les écrits
Les êtres rêvés
À la longue
Dégoût du rêve
De ses sujets de ses objets
Mal formés
Puis enfin
La faim de nouveau
Le désir pour les rêves informes
Seule compagnie
Seule vérité
Dans l'espace restreint
Du corps enfermé dans la douceur
Pas la vraie
Pas la mienne
La mienne
Capable de disparaître
Capable de se renier
Et de frapper et de mordre et de lécher
La mienne toute entière contenue
dans l'air les liquides
Le silence
Qui fait le bruit et la fureur
De toutes les tempêtes


Toile "Les linges" © Gabrielle Segal

Des siècles d’écritures

L'autre
L'amante
Prête à en découdre
Avec les siècles de couture
À l'aube quitte
Un lit blanc et rubis
Qu'elle appelle notre lit
Bien qu' elle y dorme seule
Ah mais les rêves dit-elle
Ne comptent pas pour rien
L'autre
L'amante
Tombe sur les genoux
Se relève et retombe
Se relève et retombe
Se relève encore
De loin elle le sait
Cela semble une danse
Cela semble une ivresse

Scyalitique

Quelque chose reste de l'infinie douceur
Pourtant jamais venue
Jamais tenue
Entraperçue parfois
Dans la cambrure d'un corps
Cependant qu'il retombe
Tandis que le jour noie de sa lumière clinique
Et même en pleine nuit
Toute chose rêvée
Toute chose voulue
Toute chose donnée

Cinglés

Là devant nos yeux
La force déversée
D'une pluie cinglante qui ne s'arrêtera plus
Qui refuse de mourir
Ou qui ne le peut pas
Qui ne le peut plus
Comme si le mouvement
Inlassablement répété
De ses éléments
Nés à distance infinie de nos esprits
S’évertuait à marteler le lieu de notre présent
Dont on se moque bien
Préférant depuis toujours et pour toujours
Regarder loin devant regarder loin derrière
Revenant dans le jour seulement
Pour y laisser notre dépouille

Poème blanc

Il est si simple de disparaître
Quand le choix du silence
Se fait malgré moi
Si simple de le sentir couler
Comme sang hors des artères
Chaud mais glaçant la chair
Si simple de disparaître
Sous le drap de la mélancolie
D'y somnoler sans trouver le sommeil
Si simple de laisser le silence parler à ma place
Sa voix pâle et diaphane
Comme moi-même suis devenue
Résonne sans que cela s'ébruite
Toute chose murmure
Y compris la lumière
Tout chose hurle
Y compris la pénombre

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