Exit

Chère Amie,
Vous souvenez-vous du jour où nous avons visité le monde une heure avant la fermeture ?
Je n’ai pas oublié cette sensation de vol. J’emploie le mot dans ses deux sens, parce que nos yeux dérobaient plus qu’ils n’absorbaient et l’air déplacé par nos pas rapides sifflait comme un battement d’ailes le long des couloirs et des interminables salles.
Nous cherchions à tout prix la vieille Europe. Pourquoi ? À cause d’un réflexe, sans doute, qui veut que l’art ne soit pas né sur les Terres Indiennes. À cause des mensonges de l’Histoire. Nous l’avons trouvée et avons été effrayées par ces corps entravés dans des étoffes lourdes, ces visages retors et ces Lumières dissimulant péniblement des esprits noirs chargés de conscience sèche. Vous avez dit : « Comment ce qui est laid peut-il être aussi beau ? » Ou bien le contraire.
Puis nous sommes tombées sur les Grands Espaces. Nous nous sommes rappelées qu’autrefois à Paris, ils s’en étaient moqués. Nous n’avons pas compris pourquoi, cependant que notre esprit s’apaisait à la vue de ces lieux majestueux qu’aucun homme, hormis quelques artistes, n’avait foulés.
Après, nous nous sommes cognées au fer ouvragé des armures, évidemment.
Il nous restait du temps et nous l’avons utilisé à fuir le monde par peur d’y être enfermées pour toujours. Nous riions comme des enfants en cherchant les panneaux exit. Et sur les marches, car il y a des marches aux abords du monde, comme devant tous les bâtiments intimidants, nous avons bu un soda. Si je n’ai pas attrapé votre main, à ce moment-là, c’est parce que le monde était encore proche et j’ai manqué de courage.

Esplanade

— Vous vous souvenez du jour où la statue de la Liberté a rouvert ses portes aux public ? demande Mark Marksman à la femme qui s’est assise sur la chaise d’à côté. C’était en août 2004. Un feu d’artifice incroyable et je n’en ai rien su. Je me suis réfugié dans la rue quand j’ai entendu les explosions.
— Je me souviens, lui répond-elle. J’ai eu peur aussi.
— Plus tôt dans la journée, j’étais venu m’asseoir exactement où je suis assis aujourd’hui. Et une femme qui sortait de la librairie d’en face s’est installée exactement à votre place. Elle m’a parlé du temps qui se détraque, comme on le fait tous. Elle venait de lire un article alarmiste dans le Times, je crois. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Je lui ai simplement dit qu’un orage s’annonçait. Elle a haussé les épaules. Peut-être que nous serons épargnés. C’est ce qu’elle m’a répliqué. Et nous l’avons été, elle ne se trompait pas… Elle n’était pas new-yorkaise. Je m’en suis fait la réflexion.
— D’où était-elle, vous lui avez demandé ?
— Non. Je voulais qu’elle s’en aille, alors, je n’étais pas engageant. Mais elle n’avait aucune envie de partir, ça se voyait. Elle avait étendu les jambes et feuilletait paresseusement le livre qu’elle venait d’acheter.
— Quel genre de livre ?
— Un bouquin sur Central Park. Vous savez, avec des photos où les ocres sont trop ocres, les verts trop verts, les blancs trop blancs… Le Bow Bridge, le Mall, l’ange de la Bethesda, le Conservatory Water pris sous tous les angles.
— L’Essex House et le Dakota en fond… Je vois… C’est le livre qui vous a fait dire qu’elle n’était pas new-yorkaise ?
— Non. C’était sa façon de tenir son gobelet de café. Et un sac à main trop luxueux qu’elle laissait traîner à ses pieds… Une pensée m’a traversé l’esprit au moment où elle se tenait à mes côtés.
— Quel genre de pensée ?
— Je n’arrive plus à m’en souvenir. Le genre d’idée qui vous attriste durablement.
— Peut-être à cause du livre, justement… Rappelez-vous : des verts trop verts, des ocres trop ocres…
— Oui c’est ça. Je me suis dit : C’est tout ce qui nous reste. Des saisons artificielles.

L’âme sœur

Mark pense à la boîte dans la poche intérieure de sa veste. Il se demande si c’est le moment de l’ouvrir. N’y aura-t-il pas de moments plus graves encore ? Il doit réfléchir vite. Le type qui le menace de son couteau, crie de plus en plus fort.
Le russe avait été clair. La boîte ne lui sauvera la vie qu’une seule et unique fois. Après qu’il l’aura ouverte, son pouvoir n’agira plus sur lui et il devra en faire profiter quelqu’un d’autre.
Le russe : Feliks Rastorgouïev. Mark n’a jamais oublié son nom, bien qu’il ne l’ait vu qu’une fois. Une rencontre de comptoir. Ce soir-là, il avait cru à son histoire de talisman sans tiquer parce qu’il était saoul et que le slave ne lui avait pas vendu la boîte, mais donné, alors que, de toute évidence, c’était un objet de valeur. Une femme, une française, accompagnait Feliks. Parfois, ils semblaient amants et parfois non. Elle s’appelait Sarah Morel. C’était une poétesse qui avait publié quelques textes dans deux ou trois revues de Manhattan. Elle vivait quelque part dans le Queens et pour des raisons « obscures », ne pouvait pas rentrer en France.
Du point de vue de Mark, Sarah n’était pas belle. Pourtant, il ne pouvait la quitter des yeux. Elle était grande et fine, avait des gestes lents, un timbre de voix presque grave et un regard capable de vous percer la chair jusqu’à l’âme. Certaines de ses expressions étaient en décalage avec le moment présent, comme si elle évoluait dans une dimension parallèle. Par exemple, elle se mettait subitement à rire, alors que la discussion ne s’y prêtait pas et qu’elle n’était pas ivre.
Après cette soirée, Mark était souvent retourné au pub dans l’espoir d’y revoir Sarah. Elle ne s’y montra jamais. Il acheta d’innombrables revues de poésies afin d’y trouver sa signature. Et durant des mois, il arpenta le Queens de long en large, de nuit comme de jour.
Peu à peu, sa quête se vida de sa substance. Le visage de la française finit par se confondre avec celui d’autres femmes croisées. Il renonça. Cependant, la conviction que Sarah était son âme sœur l’emplit d’une mélancolie qui ne le quitta plus. Et quelquefois il se retrouvait dans le Queens sans savoir comment il était arrivé jusque-là.
Le couteau frôle son cou. S’il met la main dans sa poche intérieure, le junkie va paniquer et lui trancher la gorge à coup sûr. S’il ne le fait pas, s’il n’ouvre pas la boîte, il mourra aussi, privé de son pouvoir.
Ça lui revient maintenant, Feliks la portait accrochée à une chaine autour de son cou. Mark avait alors trouvé l’emplacement incongru. Mais ainsi, elle était facilement accessible. Faire un geste pour s’en emparer n’avait rien de provocateur.
Il plonge brusquement la main dans sa poche intérieure.

Scène de crime ou l’addition

J’avais besoin de quelque chose de fort. Ça m’arrivait de plus en plus souvent. Quelques verres d’alcool russe, un morceau de rap bien crasse, une partenaire qui n’y mettrait pas les formes.
Ça m’arrivait de plus en plus souvent. A chaque fois que je croisais mon visage dans le miroir. Il semblait surpris de me voir. De me voir ainsi, je veux dire. Et moi aussi, sans doute, je devais montrer de l’étonnement, car mon reflet avait l’air tellement triste et désolé pour moi. Après, j’avais besoin de quelque chose de la jeunesse.
J’avais besoin de quelque chose de mortel, mais ça n’est pas comme ça que je le ressentais alors. Une erreur de jugement et j’y ai songé trop tard.
J’y ai songé juste après avoir décliné sèchement l’invitation du type affalé à l’autre bout du comptoir.
C’était un bloc de chair qui ne faisait qu’un avec son tabouret. Ses lèvres étaient définitivement déformées par l’acide des obscénités qui étaient la base de son langage. Il avait de longs poils sur les avant-bras, qu’il caressait langoureusement, comme si un animal de compagnie était lové contre sa carcasse chauffée à 45 degrés. Ça l’aurait presque rendu touchant si la lumière plongeante n’exagérait pas la laideur de son âme.
Après que je l’ai repoussé, le serveur s’est précipité vers lui avec un double scotch pour calmer le jeu.
« T’en fais pas, Bill, une de perdue, dix de retrouvées. Bois ça, c’est offert par la maison. »
Il a bu d’une traite puis a tendu son verre au barman pour qu’il le remplisse à nouveau. Le serveur s’est exécuté en me faisant signe de me tirer. J’aurais dû l’écouter. Parce qu’un mec qui s’appelle Bill, on lui doit toujours quelque chose.

Une révolution

J’ai posé la bouteille sur la table. Otis était assis sur le lit, le dos voûté. Il ne m’a pas
salué, mais m’a montré la chaise d’un coup de menton comme il le faisait toujours. Un revolver était posé sur sa cuisse, près de l’aine. Il tenait le canon à pleine main, comme on tient son pénis. Après un moment de flottement, je me suis finalement assis près de lui. Côté crosse. Le sommier a fait un bruit qui m’a déprimé. Ce son était pour moi celui de la misère et je ne le supportais pas.

Il fallait que je dise quelque chose, parce qu’Otis n’était pas décidé. Je toussotais pour sortir de ma bouche les mots qui restaient coincés de l’autre côté de ma glotte, mais ma gorge était sèche. Je n’osais pas attraper la bouteille qui n’était qu’à quelques centimètres de moi. La pièce était étroite et rectangulaire. Une table couverte de restes de repas, une chaise, un lit, un frigo, une télé sur le frigo, un évier, une malle ouverte remplie de journaux, une lampe sur pied et une autre renversée sous le lit. Les deux étaient allumées. C’était le milieu de la matinée. Je pensais qu’Otis était resté assis-là toute la nuit et n’avait pas remarqué que le jour s’était levé.

J’allumais une cigarette que je lui ai tendue. Puis j’en allumais une pour moi. Je prenais de longues bouffées que je recrachais lentement en observant les volutes se déplacer dans l’air. Otis les observait aussi.

— Ça l’a refait, m’a-t-il dit.

Une lumière plus franche entrait maintenant dans la pièce. Otis s’est levé et a fait quelques pas, en tenant l’arme dans le prolongement de sa jambe. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil, mais plus ouverts que d’habitude. Si je m’étais donné la peine, j’aurai pu en distinguer la couleur. Mais je m’en foutais.

— Ça l’a refait, a-t-il répété.

Il s’adressait à moi comme si je savais de quoi il parlait.

La clarté m’embarrassait. Je me sentais coincé dans une heure inhabituelle. Le jour était une saloperie. Otis et moi le savions depuis longtemps. Une belle saloperie. Aujourd’hui, il se vautrait dans le carré de lumière, le flingue à la main, comme si tout ça était normal. J’ai commencé à boire pour me brouiller la vue et pour que tout redevienne obscur. Et pendant que je me saoulais consciencieusement, Otis m’a raconté l’histoire du revolver.

— Le flingue était à mon père, ce vieux cinglé de John Mayerbrick. Il suffit de me voir pour se faire une idée de lui à cette époque. De la graine tout droit sorti du mauvais sac. En 1997, décidé d’en finir avec sa vie merdique, le paternel a acheté une arme – cette arme – chez un fourgue de la 42e. Un dimanche matin, il s’est installé au volant de sa Crown Victorian de 80 et, à la fin d’un match des Yankees que la radio passait en différé, il a mis le canon dans sa bouche et a fait feu sans hésitation. Mais le coup n’est pas parti. Il a essayé une autre fois, et encore une autre… Autant de fois que sa rage le lui a commandé. Des dizaines de fois. La gâchette était souple, la balle engagée… Rien qui clochait. À la fin, le pauvre vieux n’était plus que larmes, cris et tremblements. Comme il était pas malin, ça lui a demandé un sacré moment avant de comprendre que c’était un signe. Quand il l’a enfin pigé, il a pas demandé son reste. Il a démarré la Ford en douceur et a rejoint la voie rapide. À peine arrivé sur le FDR drive, qu’il avait échafaudé un plan B. En bref, après ça, le vieux est devenu un modèle de sobriété et il est mort de sa belle mort… Une connerie de rédemption.

J’ai dit à Otis qu’il n’y avait aucun message à retenir de cette histoire. Le revolver familial était foireux, point barre. Il a haussé les épaules et m’a avoué qu’il venait de vivre la même expérience que son père. Puis sans prévenir, il a tiré une balle dans la malle à journaux. La détonation m’a explosé les tympans. Immédiatement après il a approché l’arme de sa tempe et a appuyé sur la gâchette avant même que j’aie le temps de l’en empêcher. Rien ne s’est passé. Une fois, deux fois… Une connerie de miracle.

Après ce jour-là, j’ai cessé de le voir. Je craignais qu’en fin de compte il réussisse à se cramer la cervelle et que, d’une manière ou d’une autre, ça me mette dans les embrouilles. J’ai appris, au hasard d’une conversation, qu’il avait quitté New York. Quelques années plus tard, on m’a livré un colis provenant de Presque Isle dans le Maine. Il contenait le revolver d’Otis et une lettre aux plis anciens signée John Mayerbrick. À ton tour de savoir si tu mérites une deuxième chance. Connerie de connerie de rédemption.

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