Christmas Cottage  871 7th Avenue

Une femme s’arrête à hauteur de Wyatt Dumond qui musarde devant la vitrine de Christmas Cottage.
— Je déteste les fêtes de Noël dit Wyatt, regrettant aussitôt d’avoir abordé la passante avec une envolée si peu appropriée au lieu et à la saison.
— Moi aussi lui répond-elle, contre toute attente. C’est tous les ans la même chose…
— Les boules géantes sur la Cinquième…
— Sur la Sixième.
— Pardon ?
— Les boules, elles se trouvent sur la Sixième Avenue, en face de l’Exxon building.
— Vous avez raison… Et le sapin du Rockefeller ? Pour ma part, j’en peux plus de ce foutu sapin.
— À chaque fois que je passe devant, j’imagine le trou béant qu’il a laissé dans une des forêts du Vermont.
— Cette année, ils l’ont abattu dans le Connecticut, précise Wyatt.
— Dit comme ça, ça fout un sacré coup à l’esprit de Noël.
— Prométhée perd de sa superbe sous ce géant de trente mètres, poursuit-il sans relever.
— Oui ! On dirait même qu’il cherche à fuir… Elle n’est pas cohérente cette situation pour un Titan.
— C’est humiliant pour lui.
— Je le pense aussi.

— Et les soldats de l’Armée du Salut qui vous poursuivent partout en agitant leurs cloches diaboliques, reprend Wyatt.
— Les soldats de l’Armée du Salut n’agitent rien de diabolique.
— Oui, enfin…
— J’en suis presque sûre.
— Si vous le dites… Vous êtes croyante ?
— Superstitieuse.
— Moi aussi je suis superstitieux… Et croyant.
— Ça fait beaucoup, non ?
— Ça va. Je m’en sors plutôt bien. Il me reste quelques moments de liberté dans la journée.
Ils rient et marquent un silence, puis la femme dit :
— Le père Noël de chez Macy m’a dit de très belles choses cette année…. Et il m’a donné des crayons de couleur.
— Vous avez rendu visite au Père Noël ? s’étonne Wyatt.
— J’y vais tous les ans avec mes neveux de l’Ohio. Ils y croient dur comme fer.
— Moi aussi… Enfin, moi aussi, j’y emmène mes neveux de l’Ohio… Si ça tenait qu’à moi, je m’éviterais bien toute cette mascarade.
— On est d’accord… Ce n’est même pas le vrai Père Noël.
— Exact ! Cette année, je lui ai trouvé un accent portoricain très prononcé.
— Je l’ai remarqué aussi.
Un nouveau silence.
— La dernière fois que je me suis assis sur ses genoux, j’avais huit ans, dit Wyatt. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais confortablement calé contre son imposante poitrine à lui énoncer ma liste de vœux quand j’ai croisé le regard de mon père. Un terrible regard désapprobateur qui m’a glacé le sang. Alors l’année d’après, je lui ai fait savoir que je ne croyais plus au Père Noël. Il m’a simplement répondu : « Il était temps, fiston. »
— C’est dur de devoir mentir.
— Oui, répond Wyatt pensivement. C’est très dur.
Après quoi, la femme relève le col de son manteau, lui sourit légèrement et passe son chemin.

The wolves

Un jour gris aurait mieux convenu. Un enterrement dans le quartier. Les costumes noirs sortis des placards. Mal dépoussiérés à cause de l’obscurité. C’est l’été. Fenêtres closes et stores baissés. Mais il entre quand même. En même temps que le bruit. Les sirènes souvent. Pompiers, flics, ambulances. C’est l’été. On ne veut pas le savoir. Mais il entre quand même. Les femmes à moitié nues. Se frôlent et se sourient par dessus le malheur. Dans les pièces sombres. Pompiers, flics, ambulances.
Il faut qu’un jour ça s’arrête. La vieille secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle se rappelle de quelque chose. Une fois, dans une ambulance, on lui a raconté une histoire. Un jour gris aurait mieux convenu, lui avait dit le secouriste. Pour de telles histoires ce n’est pas le jour. Une fusillade dans le quartier. Des gosses armés tirent dans le tas des balles argentées. Pour devenir des hommes. Regs, le plus jeune, tire en l’air pour changer. À ses pieds tombe un dollar en or percé. Il le glisse dans sa poche. Sur le trottoir deux gamins agonisent. Bill Obson et Jack Kerouac.
Le cœur de la vieille s’était affolé en entendant ce dernier nom. Le secouriste l’avait rassuré. Personne n’est unique, croyez-en mon expérience. J’ai eu à faire à plusieurs Jack Kerouac. Bref, le gamin rentre chez lui. Sa mère affalée sur le canapé. Complètement défoncée. Il lui met sous le nez le dollar en or tombé des mains de Dieu. C’est ce qu’il lui dit : … tombé des mains de Dieu. La femme ne bouge pas. Regs la secoue. Une fois, deux fois, dix fois. La pièce trouée glisse de ses doigts. Roule entre les lattes du parquet. Se perd à jamais dans ce taudis de la Cuisine de l’Enfer. Regs se blottit contre sa mère et s’endort. Plus tard, pompiers, flics, ambulances. Fin de l’histoire. La vieille pense aux gamins morts sur le trottoir. Bill Obson et Jack Kerouac. Bill et Jack. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête.
Un jour gris aurait mieux convenu. On descend dans la rue à la nuit tombée. Le silence des hommes sifflent au-dessus des têtes comme des lames volantes. On fume des cigarettes blondes en gardant les yeux fixés au sol. Le vent frais s’enroule sur les épaules et les nuques. Personne ne s’en réjouit. Les têtes d’enterrement n’ont pas cette faculté. Dans les pièces chaudes, les femmes ouvrent les fenêtres. La nuit pénètre en catastrophe.

Sally’s hand

Mark s’est fait assez d’argent pour s’acheter un hot-dog et un soda, ou deux hot-dog et un café. Après réflexion, il opte pour les deux hot-dog. Un qu’il achètera tout de suite et un plus tard dans la journée. Seulement il est possible qu’il perde son argent entre temps et qu’il ne puisse pas acheter le deuxième hot-dog. Égarer quelques billets, ça lui est déjà arrivé, alors maintenant il se méfie. Il hésite aussi pour le café, tout de suite ou plus tard.
Il choisit de se faire quelques dollars supplémentaires avant de prendre une décision. Il mettra ceux-là dans sa doublure et pourra se payer ses deux hot-dog quand ça lui chantera, avec les billets qu’il possède déjà.
Il va se poster près du kiosque à journaux de Louis Bitcham. C’est un bon emplacement. Les gens se débarrassent facilement des quelques pièces de la monnaie pour ne pas encombrer leurs poches.
Il y a cinq ans, ici même, un type lui avait donné cinquante dollars. C’est évident qu’il ne l’avait pas fait exprès. Le gars n’était pas à ce qu’il faisait. Il avait dit à Mark : « Un, deux, trois, quatre, cinq dollars… C’est tout ce que j’ai, camarade. » en lui déposant, un par un, les billets dans la main. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil ou les pleurs, peut-être.
Mark a dépensé depuis longtemps les cinq dollars que l’autre avait cru lui donner. Mais il conserve les quarante-cinq dollars restants dans un sac en plastique plié dans sa doublure. Un jour, il les lui rendra.
— Je suis sûr que tu te fais plus de fric en une heure que moi , lui dit Louis Bitcham alors que Mark compte l’argent récolté.
— Sept dollars…
— Putain ! c’est ce que je disais.
La tête lui tourne à cause de la faim, mais Mark descend quand même jusqu’à Battery Park, car il aime manger devant le fleuve. Sur place, il achète un hot-dog et un soda et s’assoit sur un banc. Le Ferry de Staten Island est à quai.
La dernière fois qu’il est monté à bord, c’était un autre homme. Il y a plus de dix ans. Sally était à ses côtés. Sa toute petite main posée dans la sienne. Il la caressait avec son pouce comme il le faisait toujours, mais sentait bien que cette fois, ça la laissait de marbre. Peu de temps après, elle le quittait.
Le ferry entame ses manœuvres d’appareillage. Si lentement qu’on dirait qu’il n’a pas envie de partir. Qu’il est las de ces allers-retours incessants.
Il reste à Mark assez d’argent pour un second sandwich et un café. Dans l’allée, un homme le salue en passant. C’est Sandro. Il y a neuf mois, le vieux lui a refilé toute sa marchandise pour rien. Deux gros sacs plein de parapluies-canne noirs, en plein mois de novembre. Deux-cent dollars garantis!
— Une opération à cœur ouvert, mon ami, lui a dit Sandro. À cœur ouvert ! Je sortirai jamais vivant de cette boucherie. Prend tout, vend tout et garde le fric !
Les deux sacs ont encombré Mark durant des semaines, mais il n’a rien voulu vendre. Quand par hasard, il a croisé Sandro, il lui simplement rendu son bien.
Sans doute qu’à cette heure-ci, le ferry accoste sur l’île. Certains habitants de Staten Island n’ont jamais mis les pieds à Manhattan. Mark les envie tout d’un coup, sans savoir pourquoi.
Il pense au type des cinquante dollars. Ça lui arrive parfois. Cinq ans que les billets dorment dans sa doublure. En retenant sa respiration, il les sort du sac plastique, les palpe du bout des doigts et, précipitamment, comme s’il se les volait à lui-même, les range dans son portefeuille. Après, ses mains tremblent légèrement.
Il a maintenant assez d’argent pour se payer un hamburger dans un diner, un livre, un journal et des cigarettes.
Alors qu’il engage un mouvement pour se lever du banc, une femme se plante devant lui.
— C’est toi, Mark ? lui demande Sally, d’une voix inchangée.


Photo : Sculpture Marisol Escobar : American Merchant Mariners’ Memorial

Une étoile pour Hermann Barrel

De la poussière d’étoiles tombe du ciel. Personne ne la remarque à part Hermann Barrel qui remarque toujours un tas de choses étranges en sortant du pub. Mais il en voit aussi avant d’y entrer. C’est pour les oublier qu’il va se mettre mal.
Les particules d’étoiles tournoient au-dessus de sa tête avant de tomber dans une flaque. Hermann s’agenouille pour fouiller délicatement le liquide. Ses compagnons le regardent faire et finalement l’abandonnent.
Les mains d’Hermann scintillent. Bouche bée, il admire les minuscules grains lumineux et cherche vaguement ses comparses du regard pour leur faire profiter du prodige. Il n’est pas surpris qu’ils ne soient plus là. C’est à peine s’il se souvient d’eux. Il y avait Eliott Barnett, c’est certain. Sa femme l’a quitté depuis peu. Il ne pouvait être qu’au pub. Quant aux autres gars, trou noir.
Il pense à la femme d’Eliott un moment. Une écossaise rigide avec des seins plats et des lèvres fines tracées de deux traits de crayon hésitants. Une bigote convaincue qu’il y a une part divine à l’intérieur de toute chose et de tout être et qui, pour son malheur, a épousé un homme qui en est dépourvu. Il y a trois jours, elle a fait venir un prêtre pour qu’il constate ce fait par lui-même et justifie auprès de Dieu sa décision de se séparer d’un tel individu. Elle craignait probablement que sans assentiment céleste, sa rupture lui coûte sa place au paradis. Eliott est rentré chez lui ce soir-là plus saoul qu’il ne l’a jamais été. Illico, le prêtre a déclaré que le diable avait mille visages et qu’il reconnaissait parfaitement celui-là pour l’avoir croisé souvent aux portes de Sodome. Il a rajouté que l’on ne sauve pas ceux qui s’abreuvent du sang de Lucifer. Par acquis de conscience, il a tout de même rappelé à la femme d’Eliott le pour-le-pire. Elle lui a rétorqué que le pire valait que s’il y avait eu du meilleur, ce qui n’était pas le cas. Après quoi, elle lui a tendu un chèque à quatre zéros. L’homme de Dieu a hoché la tête en le pliant en deux, avant de lâcher sur le pas de la porte : « Je Lui parlerai.»
Hermann Barrel regarde les résidus stellaires s’éteindre un à un dans sa paume. Au fond, il sait bien que ça n’est que de la limaille de fer. Ses mains sentent la pisse. Une odeur familière qui lui rappelle son chien. Une saleté d’animal qui se soulage systématiquement dans le hall d’entrée de l’immeuble après s’être retenu tout le temps de sa visite au parc à chiens.
L’aube sera bientôt là. Il faut filer. Hermann serre son poing. Il sait que les étoiles ne tombent pas en lambeau du ciel. Que cela n’arrive qu’aux hommes, à ras le sol.
Cependant, il serre plus fort, imaginant qu ‘une particule astrale pénètre dans son réseau sanguin et circule au gré des courants aléatoires de son cœur usé. Il pense que la femme d’Eliott serait heureuse de constater qu’il possède en lui une part divine. Puis il pense qu’elle ne verrait rien du tout.
Quand Hermann rentre chez lui, son chien lui saute dessus comme à l’accoutumée et renifle son torse, ses bras, son cou, ses jambes. Puis il se met à lécher consciencieusement une petite plaie dans la paume de sa main avant d’aboyer et de frétiller à la porte pour aller pisser dans le hall.

I’m new here

Elle s’assoit sur les marches d’une Brownstone de Mount Morris Park West. Regarde l’heure sur son téléphone. 2h36. Un nuage noir recouvre lentement le soleil et s’immobilise.
Des sons lui parviennent de l’immeuble. Des voix d’hommes et de femmes, de la vaisselle qu’on entrechoque, des aboiements et la voix terminale de Gil Scott Heron. I’m new here.
Elle ne ferait pas ça. Retourner sur ses pas. Qui le ferait ?
2h38. Un homme qu’elle a croisé dans le parc passe sur le trottoir. Il lui fait un signe rapide de la main. Elle lui rend son salut. Plus loin, il salue de la même façon le type qui vend des tee-shirts et un agent de police. Ils n’y prêtent pas attention. Juste un fou. Encore une fois, elle n’a pas vu à qui elle avait à faire. Elle se sent observée. Un chat derrière une fenêtre du premier étage. Elle se redresse, comme elle le fait toujours quand on la regarde. Même si ce n’est pas utile. Dans sa tête, elle est toujours voûtée.
2h42. Derrière la fenêtre, une femme attrape le chat dans ses bras. Lui chuchote quelque chose à l’oreille. Ils disparaissent du cadre. Un homme sort du parc en courant. Il tient une arme dans sa main droite. S’arrête pour reprendre son souffle. Remonte son pantalon et traverse la rue.
Il s’assoit à côté d’elle. Lui dit : « quand j’étais gosse, j’habitais juste là. » Il désigne la fenêtre du premier étage, celle du chat. « C’est là et c’est pas là. » Le répète plusieurs fois. Là et pas là.
Les lieux ne sont pas stables. Elle le savait, mais pas lui.
Il tient l’arme mollement. Elle pourrait la lui prendre.
2h47. Il s’effondre. Un mouvement surnaturel et triste. Elle ne fait rien pour le retenir.
2h50. Elle longe Marcus Garvey Park en frôlant les barreaux de la grille avec le canon de l’arme. Elle aime le bruit du métal contre le métal. Elle pense : les lieux ne sont stables qu’une fois. Une seule et unique fois.

Child’s drawing

Un soleil perché dans le ciel d’un dessin d’enfant. Une perspective approximative où le toit des buildings de l’ouest de la rue tombe sur le toit des buildings de l’est de la rue. L’énorme tache jaune lance des flammes jaunes sur la chaussée où file le bus scolaire. Derrière ses vitres, des têtes enfantines avec des yeux grands ouverts et des bouches grimaçantes. Certains ont posé leurs mains bien à plat sur le verre securit. On pourrait croire qu’ils envoient des messages de détresse, mais c’est seulement pour faire les malins. Au fond du bus, il y a une zone réservée aux choses pesantes. Pour l’heure, la place est occupée par la présence et le silence pesants d’Emma F. qui a perdu sa mère il y a quatre-vingt-sept nuits et de la poussière.
Emma F. ne pleure pas. Elle ne dit rien. Elle regarde l’hématome sur son genou gauche. C’est un bleu qu’elle s’est fait avant. Depuis que sa mère est morte, elle range tout dans deux catégories : avant et après. Tout ce qui vient après ne compte pas tellement. Elle donne des petits coups sur le bleu avec la boucle en fer de son sac à dos pour que l’avant ne disparaisse pas. Si peu qu’on tende l’oreille, mais personne ne le fait parce que c’est impossible de tendre l’oreille, on entendrait le fer taper contre l’os.
À cause du soleil, c’est l’été. Les bus scolaires sont à présent des bus tout-court et chaque jour ils déposent des cohortes de gamins devant le Met, le MOMA, le Guggenheim…Enfin bref, devant tous les lieux où l’on dispense de la nourriture à cervelle.
Pendant que les enfants comptent leur argent de poche devant les boutiques de cadeaux, et dévalent les couloirs et les allées en hurlant, les chauffeurs, souvent noirs, somnolent sur la banquette du fond, la plus large, et dans leurs rêves, ils traversent l’océan. Toutefois, arrivés sur le continent africain, ils ne reconnaissent rien et ne sont reconnus par personne, aussi ils font demi-tour et se réveillent chiffons et encore plus tristes qu’ils ne l’étaient avant de s’endormir.
Le bus d’Emma F. a, pour sa part, une préférence marquée pour le Musée d’Histoire Naturelle, parce que les gosses oublient toujours un dinosaure sur un siège et que les objets perdus c’est pour bibi. C’est donc là qu’il se rend tous les jours que durent les vacances.
Aujourd’hui, à la fin de la visite, les enfants installent Bernard Plotte sur un strapontin du bus. Un passager exceptionnel, volé au musée. Après quoi, ils s’assoient à leur tour et plus un mot ne sort de leur bouche, plus un mouvement de leur corps. Emma F. laisse son genou en paix parce que l’institutrice lui a longuement parlé sous le mammouth. Bernard Plotte n’est pas rassuré. Il regrette de s’être emporté devant le tamarin. « Bon sang, il y a bien quelques secondes de silence dans cette ville. Mais qui, qui me les donnera ? Qui ? » A peine le I de qui dilué dans l’espace, qu’une meute de mômes le poussait dans le bus. « Nous, on connaît une réserve naturelle de silence. Parole de scout. Juré, craché, croix de machin, croix de truc, si je mens, t’iras carrément en enfer… »
Un quart d’heure plus tard, le bus s’arrête devant un terrain vague et la portière gémit en s’ouvrant. Quarante index se collent aux vitres. « C’est là qu’elles crèchent, M’sieur, vos secondes de silence ! » Le bus redémarre, laissant Bernard Plotte au beau milieu de nulle part, un fabuleux sourire de satisfaction sur le visage.
Pendant ce temps-là, devant l’école fermée, les parents font les cent pas en attendant le retour de leur progéniture. Emma F. descendra du bus la dernière. Son père portera sa veste en jean délavé et ses baskets bleues toutes pourries. Le blanc de ses yeux sera rouge vif. Il fera un effort pour paraître gai quand il la verra, mais ça ne sera pas très réussi. Emma claudiquera à cause de la boucle en fer. Il ne lui demandera pas pourquoi. Plus tôt, elle aura fait le vœu de boîter jusqu’à la fin de sa vie, et même après, quand elle sera un ange.

Une vague idée du terrain

Un terrain vague. Vu de la fenêtre de mon immeuble, il ne s’y passe rien. Mon immeuble porte un nom. A. Je fais un mot avec la lettre. Assassin. Si c’est A, c’est assassin. Il reste peu de mots. Il faut faire avec. Il reste des assassins.
Un terrain vague. Chaque matin, une femme le traverse et ses jambes sont avalées par le brouillard. Je ne sais pas dire si c’est joli à regarder. C’est triste. À cause de la femme. Elle ressemble à un ange qui aurait perdu… Je ne peux pas dire ses ailes, les anges n’existent pas. Mais je peux dire un ange. Elle a l’air fatigué. L’air de pleurer souvent.
Le bâtiment n’est pas aveugle. Ni aveugle ni muet. Des cris s’y échappent souvent, de toutes sortes. Toute la misère du monde comme dit Mark Marksman. Je ne crois pas que ça soit vrai. La misère du monde s’étale sur le monde. Il n’en faut pas beaucoup pour déconner. C’est ce qu’il me réplique. Il écarte ses mains. Un espace pas plus grand que ça, ça suffit.
Un terrain vague. Une femme le traverse tous les jours en soulevant la brume. Autour, tout va bien. Dans la rue tout va bien. La femme marche vite en regardant droit devant. Et même lorsqu’il pleut, il n’a pas l’air de pleuvoir pour elle.
Un jour, Mark m’a dit qu’il existe des goûteurs d’océan. Croix de bois, croix de fer. Ces types-là traquent les endroits où le sel disparaît et ils les reportent précisément sur des cartes où le bleu l’emporte. Mais rien n’est moins sûr, alors je ne sais pas si la femme peut se débarrasser de ses larmes avec l’eau douce d’une averse.
Un terrain vague. Défoncé par endroits. Il ne faut pas compter que j’y marche. Il ne faut pas compter que je marche. Sur le parking, des Pick-up aux portières ouvertes d’où sortent de la musique et des jambes de filles. Des corazón entrent par ma fenêtre et vont se cogner contre les murs. Et comme je les oublie, les cœurs finissent par ressembler à des fruits pourris.
Un terrain vague. Une femme y marche et ses pieds ne touchent pas le sol. C’est une vision d’optique peut-être, mais ce n’est pas sûr. Mark Marksman, qui la regarde aussi, a la bouche béante comme s’il avait perdu un os capital de la mâchoire.
Quand le soleil passera derrière le bâtiment B, je tirerai les rideaux. Je ferai un mot avec la lettre B.

Helen Meritt’s story

Helen Meritt travaille de nuit au Duane Reade de la 34e. Toute l’année, sauf le 4 juillet.
Aujourd’hui, elle fête ses quarante-cinq ans devant les armoires frigorifiques. Elle se paie une bouteille d’eau minérale française à quatre dollars qu’elle cogne contre le gobelet de café de Mark Marksman, le vigile, pour marquer le coup. Puis elle avale un comprimé d’ibuprofène et retourne derrière sa caisse.
Vers minuit, deux sans-abris se réfugient dans le sas d’entrée. Le vigile, d’un coup de tête discret, leur donne son accord. Helen laisse courir. Un homme et une femme. Difficile de leur donner un âge. Depuis, ils dorment profondément, emmitouflés dans un sac de couchage gris.
Toute la nuit, Helen rend la monnaie machinalement, un sourire collé sur la face. D’un ton las, elle refuse des grosses coupures et refoule les habituels payeurs à crédit. La routine. Mark Marksman somnole, debout contre le chambranle de la porte intérieure, et se redresse brusquement quand un client entre ou sort.
Vers quatre heures, Henry Wilton le pharmacien remonte du sous-sol pour sa pause cigarette. Helen constate qu’une fois de plus le vieux con préfère se les geler plutôt que de dissimuler quelques minutes sa blouse blanche d’apothicaire sous un vêtement chaud. Il en relève simplement le col pour se protéger du froid. En fumant, il maintient les portes du sas ouvertes en se calant contre la cellule photo-électrique. Piqués par l’air glacial qui s’engouffre, l’homme et la femme se réveillent en sursaut. Le zip de leur duvet est grippé et ils s’en extraient avec difficulté. Wilton les regarde se débattre en ricanant. Des foutus pingouins ! Hilare, il leur montre la sortie, rapport au règlement qui interdit la mendicité dans l’établissement. Une fois dans la rue, les yeux embués, ils refont leur paquetage avec des gestes malhabiles. Wilton balance son mégot dans leur direction. En passant devant Mark Marksman, il lui fait remarquer que la femme est enceinte jusque-là.
A six heures, Helen se change dans le vestiaire. Elle se lave les mains en regardant attentivement son visage dans la glace au-dessus du lavabo. Elle y cherche les inévitables traces de fatigue. Les joues creusées, les lèvres pâles, le teint gris. Rien ne manque. Elle remarque que chaque nuit, une part d’elle-même s’atrophie, s’assèche ou disparaît à cause des événements qui ne manquent jamais de se produire. Les marques qu’engendre la désillusion font de bien meilleurs ravages que celles faites par le temps.
En sortant, elle croise l’homme et la femme qui dormaient dans le sas. Ils font les cent pas près du Cafe 34. Ils sautillent sur place, se frottent mutuellement les mains, les joues, les épaules, font de grands gestes désarticulés pour chasser le froid de leur corps. D’étranges danseurs.

Boys of New York (A dance)

On était comme des pantins qu’un géant aurait poussés du haut d’une rue déclive. On courait à toute vitesse, le corps entraîné vers l’avant. L’unique façon de ralentir était de nous agripper aux épaules de celui qui nous devançait. Mark Marksman était en tête, comme toujours. Ses bras moulinaient l’air. Il riait en criant et le son de sa voix nous pénétrait, nous emportait aussi sûrement que la course. J’aurais juré que nos pieds ne touchaient pas le sol. Cette putain de rue n’a pas de fin ! s’exclamait Marksman, entre deux quintes hystériques.
Enfin, le soleil décocha ses rayons en plein milieu de la rue. On ressemblait maintenant à des danseurs fous vêtus d’or. Aveugles, on se cognait au mobilier urbain et aux passants. On rebondissait, trébuchait, tournoyait. Le sang de nos écorchures fleurissait la chaussée. Des pas lourds se rapprochaient des nôtres. De plus en plus nombreux. Des bottines ferrées inutilement véloces, car nous avions déjà rejoint le fleuve. Vert ou marron. Acide et gelé. Comme les morveux de la piscine municipale, on trépignait sur la rive en poussant des cris tour à tour stridents et rauques. Au signal de Marksman, on a tous plongé. Sans états d’âme. En se frappant la tête ou le torse avec nos poings fermés. À notre étonnement, l’eau saumâtre n’était qu’une couche de surface sous laquelle la rue se poursuivait. La lumière solaire nous obligeait encore à plisser les yeux. Je vous l’avais dit, s’époumona Marksman en secouant rageusement la grille descendue d’un marchand de primeurs. Je vous l’avais dit ! La rue n’a pas de fin pour les fils de New York.

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