Speed dating in New York city. Nashe Pozzi et Anna Karénine

Soirée à la chandelle. Les ombres s’étirent le long des parois ou s’aplatissent au sol à la faveur des flammes de bougies posées sur les tables et le comptoir. La semi-obscurité rassure Nashe. Elle dissimule ses imperfections. Oui, mais demain il fera jour. Il secoue la tête. Demain est un autre jour. Il attend qu’une nouvelle maxime vienne contredire celle-ci, mais non, aucune ne vient. Demain sera bel et bien un autre jour. Il se sourit à lui-même. Refuse d’entendre qu’autre ne signifie pas différent. D’ailleurs, il cesse de penser, se concentre sur la musique.
Il se sent assez bien. A tout misé sur l’apparence. Coupes et matières de qualité. Cuir, soie, coton, argent ainsi qu’une fragrance française, Égoïste. Il a longuement hésité avant de l’acheter. Si l’une de ses rencontres de ce soir l’interroge sur son parfum, ne tirera-t-elle pas des conclusions hâtives lorsqu’il le nommera ? Il recommence à cogiter. Se concentre de nouveau sur la musique pour divertir son esprit. Mais ça ne l’aide pas beaucoup. Quel est le bâtard qui a osé remixé un morceau de Coltrane ? Tintement de cloche. Il sursaute, s’éclaircit la gorge, rejoint à tâtons la table 6. Il ne sait pas quoi penser de la femme assise là. À cause des mouvements de la flamme, ses traits ne sont pas fixes.
— Nashe Pozzi, dit-il.
— C’est bien tenté, rétorque la femme. Mais vous tombez mal, je connais toute l’œuvre de Paul Auster.
— Pardon ?
— Nashe et Pozzi sont deux personnages de La musique du hasard de Paul Auster. Vous ne pouvez pas vous appeler comme ça.
— Je vous assure que si. Tous mes papiers le prouvent… Votre type, là, il aura trouvé mon nom dans l’annuaire, dit-il en haussant les épaules. Beaucoup d’écrivains font ça.
— Non, non. Sûrement pas. Auster n’est pas le genre à agir comme ça.
— Alors, je ne sais pas. Le hasard…
La femme fait une moue qui signifie : Si ça t’amuse, va pour Nashe Pozzi.
— Ah, au fait, dit-elle d’une voix contrariée, moi, c’est Anna Karénine.
— Vous plaisantez ?
— Non ! Pourquoi je plaisanterais ?
— Comment ça, pourquoi ? Anna Karénine… le comte Vronski, Tolstoï !
— Le comte quoi ?
La mèche de la bougie se noie dans la paraffine. La scène est dans le noir. La scène est presque entièrement dans le noir. L’obscurité est percée d’auréoles orangées. Ils se taisent, probablement empêtrés dans leurs pensées. Cherchent quoi se dire. Ne trouvent rien. Tournent la tête vers la salle pour masquer leur gêne. Ils boivent en silence pour se donner une contenance.
Tintement de cloche.
Froissement de papier. Poubelle !

Sculpture « Love » de Robert Indiana, revisitée.

Près du Victorian Gardens

Chère Amie,
Face au Victorian Gardens, assise sur une roche granitique abritée par des grands arbres que vous ne saviez pas nommer, vous téléphoniez en France. Le vent transportait jusqu’à vous des voix aiguës et des musiques de fête foraine. Les rouges et les bleus des manèges saturés par un soleil plombant, transperçaient la verdure. Des câbles d’acier peinaient à retenir les rêves des enfants et leurs aéronefs dans le périmètre, et, de votre place, vous les entendiez se tendre. Vous êtes restée là longtemps après avoir raccroché. Pieds nus, vous goûtiez la fraîcheur relative d’un air qui tournoyait à cet endroit. Un jeune garçon est venu s’asseoir sur le rocher, un peu au-dessus de vous. C’était son rocher. Il a entouré ses genoux osseux de ses bras et il s’est mis à vous fixer avec insistance. Malgré son attitude qui se voulait intimidante, vous n’avez pas bougé. Aussi, après quelques minutes, il a sauté d’un bond juste devant vous et a fait bouh ! pour vous effrayer. Puis il a dévalé la pente jusqu’aux grilles du Victorian. Et, mains croisées dans le dos, à la manière d’un homme d’âge mûr, il s’est mis à faire des allers-retours près de la billetterie. Vous l’avez soupçonné de vouloir resquiller. Mais il ne l’a pas fait. S’est éloigné, non sans faire bouh ! à quelques gosses qui, sales petits cons de veinards ! avaient un ticket d’entrée. Vous deviez retrouver le garçon plus tard. Torse nu, près d’une fontaine, il effectuait une étrange danse en s’aspergeant le haut du corps et en poussant des cris étonnamment rauques.
Vous avez passé le reste de la journée dans le parc. À simplement suivre les allées. En espérant vaguement que l’une d’elles vous mènerait près de l’ange de la Bethesda Terrace. Tout entrait en vous de manière durable. Cela formait une œuvre qui vous sauverait la vie plus d’une fois.
En France tout allait bien. Tout le monde vivait encore.

Lunch Poem *20

Celle-là s’enfonce à la nuit tombée
Pour plus d’obscurité encore
Dans les corridors étroits  
Des bâtisses éloignées
De Park et de Broadway  
Celle-là tire avec son arme de poing
Sur les enseignes au néon  
Sur les figures peintes et sur le reflet de sa tempe
Celle-là s'endort sur des planches fendues par ses soins  
Qui laissent sur sa peau une odeur boisée
Et des taches de sang
Celle-là voit dans l’eau chlorée des fontaines  
Et putrescente des fleuves
L’ombre de ses sœurs défuntes   
Leurs yeux percés et leurs bouches pâles  
Celle-là entend la plainte du jour qui s’effondre  
Et sur les esplanades  
Clame comme ça  
Du matin jusqu’au soir
Vous êtes ici sur la planète rouge 

Christmas Cottage  871 7th Avenue

Une femme s’arrête à hauteur de Wyatt Dumond qui musarde devant la vitrine de Christmas Cottage.
— Je déteste les fêtes de Noël dit Wyatt, regrettant aussitôt d’avoir abordé la passante avec une envolée si peu appropriée au lieu et à la saison.
— Moi aussi lui répond-elle, contre toute attente. C’est tous les ans la même chose…
— Les boules géantes sur la Cinquième…
— Sur la Sixième.
— Pardon ?
— Les boules, elles se trouvent sur la Sixième Avenue, en face de l’Exxon building.
— Vous avez raison… Et le sapin du Rockefeller ? Pour ma part, j’en peux plus de ce foutu sapin.
— À chaque fois que je passe devant, j’imagine le trou béant qu’il a laissé dans une des forêts du Vermont.
— Cette année, ils l’ont abattu dans le Connecticut, précise Wyatt.
— Dit comme ça, ça fout un sacré coup à l’esprit de Noël.
— Prométhée perd de sa superbe sous ce géant de trente mètres, poursuit-il sans relever.
— Oui ! On dirait même qu’il cherche à fuir… Elle n’est pas cohérente cette situation pour un Titan.
— C’est humiliant pour lui.
— Je le pense aussi.

— Et les soldats de l’Armée du Salut qui vous poursuivent partout en agitant leurs cloches diaboliques, reprend Wyatt.
— Les soldats de l’Armée du Salut n’agitent rien de diabolique.
— Oui, enfin…
— J’en suis presque sûre.
— Si vous le dites… Vous êtes croyante ?
— Superstitieuse.
— Moi aussi je suis superstitieux… Et croyant.
— Ça fait beaucoup, non ?
— Ça va. Je m’en sors plutôt bien. Il me reste quelques moments de liberté dans la journée.
Ils rient et marquent un silence, puis la femme dit :
— Le père Noël de chez Macy m’a dit de très belles choses cette année…. Et il m’a donné des crayons de couleur.
— Vous avez rendu visite au Père Noël ? s’étonne Wyatt.
— J’y vais tous les ans avec mes neveux de l’Ohio. Ils y croient dur comme fer.
— Moi aussi… Enfin, moi aussi, j’y emmène mes neveux de l’Ohio… Si ça tenait qu’à moi, je m’éviterais bien toute cette mascarade.
— On est d’accord… Ce n’est même pas le vrai Père Noël.
— Exact ! Cette année, je lui ai trouvé un accent portoricain très prononcé.
— Je l’ai remarqué aussi.
Un nouveau silence.
— La dernière fois que je me suis assis sur ses genoux, j’avais huit ans, dit Wyatt. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais confortablement calé contre son imposante poitrine à lui énoncer ma liste de vœux quand j’ai croisé le regard de mon père. Un terrible regard désapprobateur qui m’a glacé le sang. Alors l’année d’après, je lui ai fait savoir que je ne croyais plus au Père Noël. Il m’a simplement répondu : « Il était temps, fiston. »
— C’est dur de devoir mentir.
— Oui, répond Wyatt pensivement. C’est très dur.
Après quoi, la femme relève le col de son manteau, lui sourit légèrement et passe son chemin.

Exit

Chère Amie,
Vous souvenez-vous du jour où nous avons visité le monde une heure avant la fermeture ?
Je n’ai pas oublié cette sensation de vol. J’emploie le mot dans ses deux sens, parce que nos yeux dérobaient plus qu’ils n’absorbaient et l’air déplacé par nos pas rapides sifflait comme un battement d’ailes le long des couloirs et des interminables salles.
Nous cherchions à tout prix la vieille Europe. Pourquoi ? À cause d’un réflexe, sans doute, qui veut que l’art ne soit pas né sur les Terres Indiennes. À cause des mensonges de l’Histoire. Nous l’avons trouvée et avons été effrayées par ces corps entravés dans des étoffes lourdes, ces visages retors et ces Lumières dissimulant péniblement des esprits noirs chargés de conscience sèche. Vous avez dit : « Comment ce qui est laid peut-il être aussi beau ? » Ou bien le contraire.
Puis nous sommes tombées sur les Grands Espaces. Nous nous sommes rappelées qu’autrefois à Paris, ils s’en étaient moqués. Nous n’avons pas compris pourquoi, cependant que notre esprit s’apaisait à la vue de ces lieux majestueux qu’aucun homme, hormis quelques artistes, n’avait foulés.
Après, nous nous sommes cognées au fer ouvragé des armures, évidemment.
Il nous restait du temps et nous l’avons utilisé à fuir le monde par peur d’y être enfermées pour toujours. Nous riions comme des enfants en cherchant les panneaux exit. Et sur les marches, car il y a des marches aux abords du monde, comme devant tous les bâtiments intimidants, nous avons bu un soda. Si je n’ai pas attrapé votre main, à ce moment-là, c’est parce que le monde était encore proche et j’ai manqué de courage.

Esplanade

— Vous vous souvenez du jour où la statue de la Liberté a rouvert ses portes aux public ? demande Mark Marksman à la femme qui s’est assise sur la chaise d’à côté. C’était en août 2004. Un feu d’artifice incroyable et je n’en ai rien su. Je me suis réfugié dans la rue quand j’ai entendu les explosions.
— Je me souviens, lui répond-elle. J’ai eu peur aussi.
— Plus tôt dans la journée, j’étais venu m’asseoir exactement où je suis assis aujourd’hui. Et une femme qui sortait de la librairie d’en face s’est installée exactement à votre place. Elle m’a parlé du temps qui se détraque, comme on le fait tous. Elle venait de lire un article alarmiste dans le Times, je crois. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Je lui ai simplement dit qu’un orage s’annonçait. Elle a haussé les épaules. Peut-être que nous serons épargnés. C’est ce qu’elle m’a répliqué. Et nous l’avons été, elle ne se trompait pas… Elle n’était pas new-yorkaise. Je m’en suis fait la réflexion.
— D’où était-elle, vous lui avez demandé ?
— Non. Je voulais qu’elle s’en aille, alors, je n’étais pas engageant. Mais elle n’avait aucune envie de partir, ça se voyait. Elle avait étendu les jambes et feuilletait paresseusement le livre qu’elle venait d’acheter.
— Quel genre de livre ?
— Un bouquin sur Central Park. Vous savez, avec des photos où les ocres sont trop ocres, les verts trop verts, les blancs trop blancs… Le Bow Bridge, le Mall, l’ange de la Bethesda, le Conservatory Water pris sous tous les angles.
— L’Essex House et le Dakota en fond… Je vois… C’est le livre qui vous a fait dire qu’elle n’était pas new-yorkaise ?
— Non. C’était sa façon de tenir son gobelet de café. Et un sac à main trop luxueux qu’elle laissait traîner à ses pieds… Une pensée m’a traversé l’esprit au moment où elle se tenait à mes côtés.
— Quel genre de pensée ?
— Je n’arrive plus à m’en souvenir. Le genre d’idée qui vous attriste durablement.
— Peut-être à cause du livre, justement… Rappelez-vous : des verts trop verts, des ocres trop ocres…
— Oui c’est ça. Je me suis dit : C’est tout ce qui nous reste. Des saisons artificielles.

The wolves

Un jour gris aurait mieux convenu. Un enterrement dans le quartier. Les costumes noirs sortis des placards. Mal dépoussiérés à cause de l’obscurité. C’est l’été. Fenêtres closes et stores baissés. Mais il entre quand même. En même temps que le bruit. Les sirènes souvent. Pompiers, flics, ambulances. C’est l’été. On ne veut pas le savoir. Mais il entre quand même. Les femmes à moitié nues. Se frôlent et se sourient par dessus le malheur. Dans les pièces sombres. Pompiers, flics, ambulances.
Il faut qu’un jour ça s’arrête. La vieille secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle se rappelle de quelque chose. Une fois, dans une ambulance, on lui a raconté une histoire. Un jour gris aurait mieux convenu, lui avait dit le secouriste. Pour de telles histoires ce n’est pas le jour. Une fusillade dans le quartier. Des gosses armés tirent dans le tas des balles argentées. Pour devenir des hommes. Regs, le plus jeune, tire en l’air pour changer. À ses pieds tombe un dollar en or percé. Il le glisse dans sa poche. Sur le trottoir deux gamins agonisent. Bill Obson et Jack Kerouac.
Le cœur de la vieille s’était affolé en entendant ce dernier nom. Le secouriste l’avait rassuré. Personne n’est unique, croyez-en mon expérience. J’ai eu à faire à plusieurs Jack Kerouac. Bref, le gamin rentre chez lui. Sa mère affalée sur le canapé. Complètement défoncée. Il lui met sous le nez le dollar en or tombé des mains de Dieu. C’est ce qu’il lui dit : … tombé des mains de Dieu. La femme ne bouge pas. Regs la secoue. Une fois, deux fois, dix fois. La pièce trouée glisse de ses doigts. Roule entre les lattes du parquet. Se perd à jamais dans ce taudis de la Cuisine de l’Enfer. Regs se blottit contre sa mère et s’endort. Plus tard, pompiers, flics, ambulances. Fin de l’histoire. La vieille pense aux gamins morts sur le trottoir. Bill Obson et Jack Kerouac. Bill et Jack. Il faut qu’un jour ça s’arrête. Elle secoue la tête. Il faut qu’un jour ça s’arrête.
Un jour gris aurait mieux convenu. On descend dans la rue à la nuit tombée. Le silence des hommes sifflent au-dessus des têtes comme des lames volantes. On fume des cigarettes blondes en gardant les yeux fixés au sol. Le vent frais s’enroule sur les épaules et les nuques. Personne ne s’en réjouit. Les têtes d’enterrement n’ont pas cette faculté. Dans les pièces chaudes, les femmes ouvrent les fenêtres. La nuit pénètre en catastrophe.

Sally’s hand

Mark s’est fait assez d’argent pour s’acheter un hot-dog et un soda, ou deux hot-dog et un café. Après réflexion, il opte pour les deux hot-dog. Un qu’il achètera tout de suite et un plus tard dans la journée. Seulement il est possible qu’il perde son argent entre temps et qu’il ne puisse pas acheter le deuxième hot-dog. Égarer quelques billets, ça lui est déjà arrivé, alors maintenant il se méfie. Il hésite aussi pour le café, tout de suite ou plus tard.
Il choisit de se faire quelques dollars supplémentaires avant de prendre une décision. Il mettra ceux-là dans sa doublure et pourra se payer ses deux hot-dog quand ça lui chantera, avec les billets qu’il possède déjà.
Il va se poster près du kiosque à journaux de Louis Bitcham. C’est un bon emplacement. Les gens se débarrassent facilement des quelques pièces de la monnaie pour ne pas encombrer leurs poches.
Il y a cinq ans, ici même, un type lui avait donné cinquante dollars. C’est évident qu’il ne l’avait pas fait exprès. Le gars n’était pas à ce qu’il faisait. Il avait dit à Mark : « Un, deux, trois, quatre, cinq dollars… C’est tout ce que j’ai, camarade. » en lui déposant, un par un, les billets dans la main. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil ou les pleurs, peut-être.
Mark a dépensé depuis longtemps les cinq dollars que l’autre avait cru lui donner. Mais il conserve les quarante-cinq dollars restants dans un sac en plastique plié dans sa doublure. Un jour, il les lui rendra.
— Je suis sûr que tu te fais plus de fric en une heure que moi , lui dit Louis Bitcham alors que Mark compte l’argent récolté.
— Sept dollars…
— Putain ! c’est ce que je disais.
La tête lui tourne à cause de la faim, mais Mark descend quand même jusqu’à Battery Park, car il aime manger devant le fleuve. Sur place, il achète un hot-dog et un soda et s’assoit sur un banc. Le Ferry de Staten Island est à quai.
La dernière fois qu’il est monté à bord, c’était un autre homme. Il y a plus de dix ans. Sally était à ses côtés. Sa toute petite main posée dans la sienne. Il la caressait avec son pouce comme il le faisait toujours, mais sentait bien que cette fois, ça la laissait de marbre. Peu de temps après, elle le quittait.
Le ferry entame ses manœuvres d’appareillage. Si lentement qu’on dirait qu’il n’a pas envie de partir. Qu’il est las de ces allers-retours incessants.
Il reste à Mark assez d’argent pour un second sandwich et un café. Dans l’allée, un homme le salue en passant. C’est Sandro. Il y a neuf mois, le vieux lui a refilé toute sa marchandise pour rien. Deux gros sacs plein de parapluies-canne noirs, en plein mois de novembre. Deux-cent dollars garantis!
— Une opération à cœur ouvert, mon ami, lui a dit Sandro. À cœur ouvert ! Je sortirai jamais vivant de cette boucherie. Prend tout, vend tout et garde le fric !
Les deux sacs ont encombré Mark durant des semaines, mais il n’a rien voulu vendre. Quand par hasard, il a croisé Sandro, il lui simplement rendu son bien.
Sans doute qu’à cette heure-ci, le ferry accoste sur l’île. Certains habitants de Staten Island n’ont jamais mis les pieds à Manhattan. Mark les envie tout d’un coup, sans savoir pourquoi.
Il pense au type des cinquante dollars. Ça lui arrive parfois. Cinq ans que les billets dorment dans sa doublure. En retenant sa respiration, il les sort du sac plastique, les palpe du bout des doigts et, précipitamment, comme s’il se les volait à lui-même, les range dans son portefeuille. Après, ses mains tremblent légèrement.
Il a maintenant assez d’argent pour se payer un hamburger dans un diner, un livre, un journal et des cigarettes.
Alors qu’il engage un mouvement pour se lever du banc, une femme se plante devant lui.
— C’est toi, Mark ? lui demande Sally, d’une voix inchangée.


Photo : Sculpture Marisol Escobar : American Merchant Mariners’ Memorial

Une étoile pour Hermann Barrel

De la poussière d’étoiles tombe du ciel. Personne ne la remarque à part Hermann Barrel qui remarque toujours un tas de choses étranges en sortant du pub. Mais il en voit aussi avant d’y entrer. C’est pour les oublier qu’il va se mettre mal.
Les particules d’étoiles tournoient au-dessus de sa tête avant de tomber dans une flaque. Hermann s’agenouille pour fouiller délicatement le liquide. Ses compagnons le regardent faire et finalement l’abandonnent.
Les mains d’Hermann scintillent. Bouche bée, il admire les minuscules grains lumineux et cherche vaguement ses comparses du regard pour leur faire profiter du prodige. Il n’est pas surpris qu’ils ne soient plus là. C’est à peine s’il se souvient d’eux. Il y avait Eliott Barnett, c’est certain. Sa femme l’a quitté depuis peu. Il ne pouvait être qu’au pub. Quant aux autres gars, trou noir.
Il pense à la femme d’Eliott un moment. Une écossaise rigide avec des seins plats et des lèvres fines tracées de deux traits de crayon hésitants. Une bigote convaincue qu’il y a une part divine à l’intérieur de toute chose et de tout être et qui, pour son malheur, a épousé un homme qui en est dépourvu. Il y a trois jours, elle a fait venir un prêtre pour qu’il constate ce fait par lui-même et justifie auprès de Dieu sa décision de se séparer d’un tel individu. Elle craignait probablement que sans assentiment céleste, sa rupture lui coûte sa place au paradis. Eliott est rentré chez lui ce soir-là plus saoul qu’il ne l’a jamais été. Illico, le prêtre a déclaré que le diable avait mille visages et qu’il reconnaissait parfaitement celui-là pour l’avoir croisé souvent aux portes de Sodome. Il a rajouté que l’on ne sauve pas ceux qui s’abreuvent du sang de Lucifer. Par acquis de conscience, il a tout de même rappelé à la femme d’Eliott le pour-le-pire. Elle lui a rétorqué que le pire valait que s’il y avait eu du meilleur, ce qui n’était pas le cas. Après quoi, elle lui a tendu un chèque à quatre zéros. L’homme de Dieu a hoché la tête en le pliant en deux, avant de lâcher sur le pas de la porte : « Je Lui parlerai.»
Hermann Barrel regarde les résidus stellaires s’éteindre un à un dans sa paume. Au fond, il sait bien que ça n’est que de la limaille de fer. Ses mains sentent la pisse. Une odeur familière qui lui rappelle son chien. Une saleté d’animal qui se soulage systématiquement dans le hall d’entrée de l’immeuble après s’être retenu tout le temps de sa visite au parc à chiens.
L’aube sera bientôt là. Il faut filer. Hermann serre son poing. Il sait que les étoiles ne tombent pas en lambeau du ciel. Que cela n’arrive qu’aux hommes, à ras le sol.
Cependant, il serre plus fort, imaginant qu ‘une particule astrale pénètre dans son réseau sanguin et circule au gré des courants aléatoires de son cœur usé. Il pense que la femme d’Eliott serait heureuse de constater qu’il possède en lui une part divine. Puis il pense qu’elle ne verrait rien du tout.
Quand Hermann rentre chez lui, son chien lui saute dessus comme à l’accoutumée et renifle son torse, ses bras, son cou, ses jambes. Puis il se met à lécher consciencieusement une petite plaie dans la paume de sa main avant d’aboyer et de frétiller à la porte pour aller pisser dans le hall.

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