Le fer de l’angoisse

Je me situe quelque part entre une lumière franche 
Et une lumière déclinante
Je me situe là où je me suis aperçue la dernière fois
Peut-être que je regarde à travers une vitre
Je vois ou je devine
Floutés par la buée
Des corps qui disparaissent
Cellule par cellule
Et qui cessent d’exister par manque de matière
Je songe brusquement à une promesse douloureuse
Que nul ne peut tenir
Il ne faut pas quitter l’autre une seule seconde
Sinon ce que l’on voit est ce qui restera
Et brisera notre allant
Ce que l’on ne voit pas est ce qui nous envahira
Le fer de l’angoisse
 
Il ne faut pas quitter l’autre une seule seconde
 
Rassure-moi comme tu peux
Je sourirai à tout
 
Je me situe quelque part entre une lumière franche
Et une lumière déclinante
Existons-nous ailleurs ?
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La frégate

Tu hésites à descendre du train 
Faut pas te dit un homme qui saute sur le quai
Et te tend la main avec autorité
Il y a des tourniquets de cartes postales aux quatre coins de la ville
Ha ! Et il disparaît
Partout une odeur de sucre
Elle te donne faim avant de t’écœurer
De l’air frais sort des caves ouvertes
Des uniformes sur cintres pendent aux lampadaires de la jetée
Sur le sable près de toi
Des enfants s’amusent dans des canots percés
De la musique en provenance du sud
Semble être jouée à l’envers
Le bal militaire ! les enfants te crient alors que tu tends l’oreille
L’un d’eux te montre le tampon sur son poignet
En forme de frégate
Le tampon officiel du bal militaire
Elle dort en planant et se pose jamais
Pourquoi qu’elle se poserait
Te dit-il
Tu tournes le dos à la mer
Essaie voir
De la regarder
Te défie le garçon
Les algues s’agrippent à tes chevilles
Tes pas font un bruit de succion
Qui endort les enfants

Segal

À marée basse j’ôterai mollement le sable collé à ma voute plantaire
Alors que le sang et les autres substances formeront des arcs-en-ciel
Flottant à la surface de l’eau
Au milieu de quartiers d’oranges
Le long de la grève
Je courrai comme dans mon souvenir
De toutes les manières enfantines possibles
Le corps ébranlé par un cri colossal
Audible par moi seule
D’autres pour passer le temps
Feront des mobiles argentés avec les os éparpillés du Léviathan
Puis du feu et des armes
Il n’y aura pas un bruit
Une luminosité pâle
Et des tombereaux de plumes d’oiseaux marins plantés dans la dune
Jamais de vent d’aucune sorte
À marée basse sera une expression ancienne
Signifiant désormais autre chose
Je courrai vers l’île
Bras et jambes désarticulés
Marionnette gauchement actionnée
Enivrée par des senteurs fossiles
J’emprunterai le sentier inondable qui se trouvait là
Du temps où je rêvais que les plumes colorées
Des perruches ondulées que j’enterrais à Segal
Devenaient solents spis tourmentins
Et qu’ainsi pourvue de voilure
L’île prenait le large

Inventaire avec voix

Si c’était un cri
Que l’on ne pouvait s’empêcher d’entendre
Ni même en criant plus fort que lui
Ni même en le niant
En se noyant dans l’alcool
En baisant jour et nuit
En se perçant les tympans
Si c’était un cri qui s’amplifiait
A chaque coup porté
Races opprimées
Parole délétère
Poison injecté
Animal tranché vif
Enfant jeté sur le trottoir
Femme prise de force
Esclave négocié…
Si c’était un cri qui n’arrêtait jamais
Qui retentissait en chacun d’entre nous
Depuis
Les sources embouteillées
Les mines de cobalt
Les forêts tronçonnées
Les camps de réfugiés
Les gueules des chaluts-bœufs
Les couloirs de la mort…
Si c’était un cri qui ôtait de nous
Toute chose devenue insensible
Toute chose devenue inutile
Disons nos yeux
Notre sexe
Nos humeurs
Notre langue
Nos écrits
Notre mémoire…
Si c’était un cri effroyable
Chœur millénaire des cris arrachés
À mains nues par des semblables