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Silentium

©Liselotte Grschebina
tu voudrais lui dire
mais le vrai ne s’écrit pas
le cœur ne s’ouvre pas
il ne s’ouvre que mort
sinon quelque chose ment
quelque chose comme l’espoir
et sa crainte éternelle que l’œil prenne trop de place
tu voudrais lui dire
l’espoir tu n’en veux pas
c’est beaucoup trop 
pour ce que nous sommes
surtout ça n’est pas assez là
ça n’est pas assez chaud
pas assez froid
ça n’est pas vrai
ça n’est pas vrai
tu veux savoir que vous allez mourir
et l’amour avant peut-être
tu veux que ces pensées  te viennent
au moment où l’averse te cingle
juste avant le banc de pierre
le répit du rayon de soleil 
tu veux que ça te vienne 
et que ça ne te laisse 
ni ne te prenne rien


Illustration du texte : Liselotte Grschebina, "Turnerin",1930, tirage gélatino-argentique © Le Musée d’Israël, Jérusalem

Femme se portant

© Angèle Etoundi Essamba
l’écriture est restée dans son lieu d’écriture
ce n’est pas s’en priver
ce n’est pas fuir



on ne dit jamais la force que l’on perd
jamais qu’on la regrette
jamais qu’on l’a vue là sur le même lit que le lit
toujours forte mais à côté
on ne dit pas que c’est nous qui rompons avec elle
on dit La force me quitte
on dit qu’elles sont plusieurs
et que toutes nous quittent
une seule demeure
celle-là est force qui se force
on le sait
nous qui marchons moins vite
qui pleurons plus souvent
celle-là prend tout sur elle
elle prend tout ce qui reste 
le mène non pas devant
mais au loin sûrement
et loin c’est effrayant
c’est ici sans la chaleur
c’est ici sans la joie
sans la main qui se pose 
sur la peau de l’autre
ignorant qu’elle se pose
sur une dernière fois

après 
après tout bouge encore 
ce qui est mort
ne reste jamais dehors



Illustration du texte  : Angèle Etoundi Essamba, "Femme portant l’univers", 1993, photographie, © Angèle Etoundi Essamba

Loire terminale

©Gabrielle Segal
un fleuve il faut le prendre
avant la profondeur
là où pas une étrave
ne vient blesser son eau
où l’eau se pense seule
faiseuse de courants
où l’impression céleste
sur sa surface lisse
lui fait croire à l’abysse
et cela lui suffit
cela suffit toujours
sentir que ça va
tout en ne bougeant pas
sentir que ça va bien
quelque part



Photo Gabrielle Segal "L'oiseau", Nantes, 24 décembre 2022, 16h26. ©Gabrielle Segal

Les impassantes

©Béatrice Casadesus
Une nuit comme celle-là
sortie de la grande solitude
ça pourrait être le jour
on ne le verrait pas
on ne le voudrait pas
ça pourrait être assez
tant elle sait tout de tout
tant elle sait ne rien faire 
de ce qui doit se faire
tant elle fait autrement
de ce qu’on fait à la hâte
la faute au temps qui passe 
mais nous seuls passons


le temps là dans cette nuit caressante
donne à entendre l’écoulement 
de ses minutes écoulées


c’est fini de croire en la clôture de toute chose
en la main seule et sèche



Béatrice Casadesus, "Nuit d’or," 2015, acrylique sur toile de lin, 200 x 420 cm, ©Béatrice Casadesus

Peau de sable

© Gabrielle Segal
ce n'est plus de la pluie
ce n'est plus du vent
il y a une peau entre
la pluie et le vent 

avant elle
je ne pouvais rien contre tout
ce qui me poussait dans le dos

je peux rester sur l'île 
je peux rester
je peux la traverser
la quitter pour la voir de loin
la voir mieux
l'entendre m'attendre 
la vouloir qui me prend
toute entière 
la vouloir qui me jette
sur la terre fermée
et me laisse jalouse
de ceux-là qui la traversent 
ignorant qu'elle est lèvres et langue
ignorant qu'elle me rapporte 
sans discontinuer 
les mots qui dévalent sur elle
des contre-hauts 
comme pluie poussée par un vent lent
les mots lents
désirés comme pépite dans une batée
puis rejetés à  la Loire
pour que la joie vienne encore
et que la fin perde de sa superbe
reste ce qui doit rester
ce qui part et demeure
dans un même mouvement 


Photo Gabrielle Segal "Nantes, novembre 2022" ©Gabrielle Segal

Cœurs, cœur.

On ne voit jamais nos propres mains dans les rêves
on voit d’autres mains
mais ce ne sont toujours que nos mains
comme celles-là qui m’ont volé l’écriture
celles-là qui m’ont coupé la langue
celles-là qui me pousseront
du pont

je me dis cela peut arriver
sans volonté ni désir
seulement de ne pas avoir supporté
la vue du rêve échoué là
dans la réalité

vite je lui ai donné un corps
je lui ai donné un lieu 
vite je l’ai détourné du bleu du ciel
vite vite vite

je me dis cela est arrivé
avec volonté avec désir


j’ai aimé
j’aimerai encore


pendant les temps de l’amour
entre les temps de l’amour
qu’ai-je fait
que n’ai-je pas fait
que ne pourrai-je jamais faire

des mains là
et ce sont mes mains
tordent le cœur du rêve
jusqu’à la lividité

mes mains
je ne les verrai jamais triompher

le rêve errant et désincarné 
cela vaut-il mieux
cela est-ce plus doux

jamais personne n’aimera  
comme celle-là qui ne sait pas aimer



Frida Kahlo, "Les deux Fridas", 1939, huile sur toile.  © Luisa Riccciarini/Leemage

La peau d’hiver

© Claude Cahun
il y a ce corps pénétré par lui-même
par sa propre fatigue


sache 
chaque mot qui s’écrit est un coup qui se donne
mais il faut les écrire
ne pas les esquiver
laisser toujours le corps se pénétrer lui-même
et par tout ce qu’il sauve d’une mort certaine
voilà ce que nous
nous sommes
le sujet du sujet
l’objet de l’objet
sache
écrire pour cela il faut être emplie
tout aussi bien que vide
il faut être fatiguée éprise
et prise de folie
il faut manquer de tout
ce qui déjà est en nous
il faut regarder l’autre comme une éternité
qui pénètre le corps et l’âme de sa beauté
sache
écrire pour cela
il faut souffrir beaucoup
de ce que d’autres vivent
sans souffrir jamais
sans même qu’ils ne voient
l’aiguillon qui dépasse 
de cette peau d’hiver
contre laquelle nous
nous on va se frotter
en sachant la blessure
mais c’est la peau choisie
c’est la peau désirée
c’est la peau d’écriture



Claude Cahun, "Self Portrait (With Cat)", 1927, photographie. © Jersey Heritage Trust.


Sur cour

©Gabrielle Segal
Tu auras froid, si je ne te parle pas d’amour. Tu marcheras plus loin, plus vite, avec tes yeux qui laisseront passer le froid. Sans toi, j’aurai mal, partout où tu te fais mal. Tu auras froid, si je ne te parle pas d’amour. À cause de ces maudites fenêtres, ouvertes sur la cour de nuit comme de jour, et leurs paupières gonflées par les intempéries d’au moins mille saisons. Tout le chaud s’enfuyait par là. Tout le froid demeurait. Tu remarques mon emploi d’un temps passé ? Je te parle, je te parle. Tu auras froid, si je ne te parle pas d’amour. Je te dis des choses idiotes que tu ne comprendras pas, tant la poésie en est absente. Je te dis : Si l’arbre donnait l’oiseau, il n’y aurait pas de peau mâchée, il n’y aurait pas d’os en compote. Je réponds à une question que tu n’as pas posée : Bien sûr que tu as touché des os d’oiseau, puisque tu m’as caressée. 


Photo ©Gabrielle Segal, "Nantes, 11 Septembre 2022, 14h42".

Une promesse lente

©Wanda Mihuleac
Tu dis Je veux être éternelle
parce que la beauté est éternelle
tu dis Le temps peut bien se saper à vouloir la saper
tu dis Ah qu’il tombe en miettes bonnes pour les moineaux
Je ne bougerai pas d’ici
pour la beauté qui porte parfois des ailes
et se nourrit de miettes
tu dis Je ne bougerai pas d’ici
tu dis Je mourrai
évidemment je mourrai
un jour comme on en a tant vu
brisé en deux par le milieu
par nous tous voyants
qui n’attendons que ça
la marque de la nuit 
la faille qui se traverse
toute peur hissée
les yeux fermés enfin
tout le cœur hérissé
les yeux fermés enfin
tu dis La beauté sait de sa solitude
tout ce qu’il faut en savoir
c’est une certitude
tu dis Alors l’éphémère 
sans doute n’existe pas 
nous l’ignorons encore



©Wanda Mihuleac, "Ombre", 1974, poème tautologique, photographie.

Tous les fleuves ne sont qu’un fleuve

©Alice Rahon
un jour nous nous aurons
nous nous tiendrons
nous saurons que nous ne savions rien
que tout était faux
nous regarderons la Loire
nous regarderons la Seine
nous regarderons l’Hudson
et nous ne nous souviendrons de rien
l’eau portera le ciel et les nuages
le ciel et les nuages porteront l’eau qui court
nous dirons À sa perte
un jour nous nous aurons
nous saurons quoi faire
il n’y aura rien à faire
faire n’existera plus
le verbe nous l’aurons bu
jusqu’à l’ivresse
jusqu’à presque mourir
presque n’existera plus
mourir pas encore
nous ne saurons plus
que nous avons eu peur
la peur existera encore
nous la boirons jusqu’à l’ivresse
nos langues
nos gorges 
brûlées par son alcool blanc
nos lèvres trembleront
à l’évocation de nos mots
qui ne sortiront plus
qui ne sortiront plus
un jour nous nous aurons
nous nous tiendrons
toute vie sera vie
toute écriture s’écrira
les arbres survivants 
ne nous en voudront pas
pour ça
la distance n’existera plus
nos mains existeront encore
comme derniers outils
et nous n’en ferons rien d’autre
que les plonger dans le ciel
qui courra
nous dirons À sa seule perte


©Alice Rahon, "Cristalización para una ciudad" 1961, pastel sur papier, Museo de la Solidaridad Salvador Allende, Santiago. 

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