Truman Capote. De sang-froid

Extrait :

Perry dit : « Est-ce que j’ai des regrets ? Si c’est ce que tu veux dire, non. Je ne ressens rien . Je voudrais bien. Mais ça me laisse complétement froid. Une demi-heure après que ce soit arrivé, Dick blaguait et moi, je riais. Peut-être qu’on n’est pas humains. J’suis assez humain pour m’apitoyer sur moi-même. Je regrette de ne pas pouvoir sortir d’ici qu’en tu t’en iras. Mais c’est tout.

Publicités

Nancy Huston. Bad girl

Extrait :

Quatre-vingt-dix pour cent de ton œuvre littéraire est contenue dans ce seul après-midi, un peu comme l’énergie nucléaire est compressée dans une bombe atomique. S’ensuivra une longue, lente, et silencieuse explosion de mots, avec d’infinies tombées radioactives.

Annie Ernaux. La honte

Extrait :

Et le temps de la vie s’échelonne en « âge de », faire sa communion et recevoir une montre, avoir la première permanente pour les filles, le premier costume pour les garçons avoir ses règles et le droit de porter des bas, l’âge de boire du vin aux repas de famille, d’avoir droit à une cigarette, de rester quand se racontent des histoires lestes de travailler et d’aller au bal, de « fréquenter »,de faire son régiment de voir des films légers l’âge de se marier et d’avoir des enfants de s’habiller avec du noir de ne plus travailler de mourir. Ici rien ne se pense, tout s’accomplit.

Paul Auster. L’invention de la solitude

Extrait :

Si la voix d’une femme qui raconte des histoires a le pouvoir de mettre des enfants au monde, il est vrai aussi qu’un enfant peut donner vie à des contes. On dit qu’un homme deviendrait fou s’il ne pouvait rêver la nuit. De même, si on ne permet pas à un enfant de pénétrer dans l’imaginaire, il ne pourra jamais affronter le réel.

Marie Ndiaye.Trois femmes puissantes

Extrait :

Oh, certes, elle avait froid et mal dans chaque parcelle de son corps, mais elle réfléchissait avec une telle intensité qu’elle pouvait oublier le froid et la douleur, de sorte que lorsqu’elle revoyait les visages de sa grand-mère et de son mari, deux êtres qui s’étaient montrés bons pour elle et l’avaient confortée dans l’idée que sa vie, sa personne n’avaient pas moins de sens ni de prix que les leurs, et qu’elle se demandait si l’enfant qu’elle avait tant souhaité d’avoir aurait pu l’empêcher de tomber dans une telle misère de situation, ce n’était là que pensées et non regrets car aussi bien elle ne déplorait pas son état présent, ne désirait à celui-ci substituer nul autre et se trouvait même d’une certaine façon ravie, non de souffrir mais de sa seule condition d’être humain traversant aussi bravement que possible des périls de toute nature.

Virginia Woolf. Mrs Dalloway

Extrait :

Cela avait-il la moindre importance, se demandait-elle en se dirigeant vers Bond Street, cela avait-il la moindre importance qu’elle dût un jour, inévitablement, cesser d’exister pour de bon ; le fait que tout cela continuerait sans elle : en souffrait-elle ; ou n’était-ce pas plutôt une pensée consolante de se dire que la mort était la fin des fins ; mais que pourtant, en un sens, dans les rues de Londres, dans le flux et le reflux, ici et là, elle survivrait, Peter survivrait, ils vivraient l’un dans l’autre, elle survivrait, elle en était convaincue, dans les arbres de chez elle ; dans la maison, si laide, si délabrée qu’elle fût ; dans des gens qu’elle n’avait jamais connus ; elle s’étendrait comme une brume entre les gens qu’elle connaissait le mieux, qui la soulèveraient sur leurs branches comme elle avait vu les arbres soulever la brume, mais cela s’étendait loin, si loin, sa vie, elle-même.

Philip Roth. Indignation

Extrait :

J’étais toujours en train de prendre sur moi. Je poursuivais toujours un but. Livrer les commandes et plumer les poulets, nettoyer les billots de boucher, avoir les meilleures notes pour ne jamais décevoir mes parents. Raccourcir ma prise sur la batte de base-ball pour qu’elle frappe la balle et qu’elle retombe exactement entre les joueurs de l’équipe adverse du champ intérieur et ceux du champ extérieur. Changer d’université pour échapper aux restrictions imposées par mon père de façon irrationnelle. Ne pas devenir membre d’une fraternité afin de me consacrer exclusivement à mes études. Prendre la préparation militaire avec le plus grand sérieux pour essayer de ne pas me faire tuer en Corée. Et maintenant, le but à atteindre , c’était Olivia Hutton.

M Train. Patti Smith

Extrait :

Ce n’est pas facile d’écrire sur rien.
J’entends le timbre de la voix traînante et autoritaire du cow-boy. Je gribouille sa formule sur ma serviette en papier. Comment un type peut-il vous enquiquiner en rêve et avoir ensuite le culot de revenir à la charge ? J’éprouve le besoin de le contredire, pas seulement par une simple répartie, mais en passant en l’action. Je baisse la tête, contemple mes mains. Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire.

James Baldwin. La chambre de Giovanni

Extrait :

Je me souviens que, dans cette chambre, j’avais l’impression de vivre sous la mer ; le temps passait au-dessus de nous, indifférent, les heures et les jours ne voulaient rien dire. Au commencement, notre vie à deux était faite d’une joie. Sous-jacente à la joie, bien sûr, était l’angoisse, et sous l’étonnement la peur ; mais elle ne nous tourmentèrent pas dès le commencement, pas avant que nos glorieux débuts aient pris un goût de fiel. Alors l’angoisse et la peur devinrent la surface sur laquelle nous glissions et dérapions, perdant avec notre équilibre toute dignité et toute fierté.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer