Une chimère

Dans le jour à peine levé
Quand l'oiseau diurne
Picore les miettes du cri
De la chouette-effraie

Dans le jour à peine couché
Quand la corde d'horizon
Ondule entre ciel et lointain

Dans le lieu qui passe
Dans le temps qui reste
L'impossible constance de l'être

Manifesto

Nous changeons
Dans la vague voyons
Autre chose que l'écume l'eau
Et les coquillages évidés
Par becs ongles ou lames
Nous changeons
N 'aimons La Terre
Qu’éveillées
Ses océans
Qu'endormies
Nous changeons
Marchons pour prendre
De la distance
Oui mais pour aller où
Nous l'ignorons encore
Certaines effrontées :
On saura quand on le verra
Pour elles qui sont nos yeux
nous ne cessons de marcher
Qui pour nous l'interdire
Personne d'assez semblable
Aux occupants de nos rêves
Personne d'assez adroit
Pour séparer l'eau de l'écume
L'écume du mouvement
Le mouvement de la lame
Ah nos pieds coupés
Par les marches interrogatives
Où est-ce
Mais où est-ce donc
Et comment cela s'appelle-t-il
Astre Corps Continent
Certaines effrontées :
On saura quand on le verra
Nous changeons
Sous le sable enfouissons
Les mots évidés
Par becs ongles ou lames
Nous changeons
Dans la vague voyons
Le mécanisme du cosmos
Certaines effrontées :
Silence ! ça tourne

Dès lors débutant

Songe à cet amour
Débutant par sa fin
Que nous avons vécu
Nous l'avons détesté
Lui et lui seul
Jamais nous
Jamais toi et moi
Lui et lui seul
Oh nous ne haïssons plus
Ce qu'il a fait de nous
Il n'a rien fait
Nous le savons
Nous le savons enfin
Presque trop tard
Pourrions-nous dire
Si le temps avait sa place ici
Mais il ne l'a pas
Il ne l'a jamais eu
Seulement toi et moi
Seulement cet amour
Allant de mort en vie
Chaque jour un peu plus

Le boxeur. Partie IV

Crédit photo CF 1989

Elle se penche à la portière. Une pure fille de Harlem. 15 ou 16 ans. Bizarrement clean. De la tête, il lui fait signe de monter. Durant le trajet jusqu’à l’hôtel, elle parle vulgairement pour se donner confiance et mâche du chewing-gum comme une putain de cinéma.
Le boxeur ne la touchera pas. D’autres s’en chargeront. C’est à regretter, mais que peut-il y faire ? Bon sang ! que peut-il y faire ? Dans la chambre, il lui dit : Je veux juste rester là un moment. Elle s’y connaît en tordus, alors elle insiste. D’ordinaire, ces types-là, ce qui les fait bander, c’est qu’elle leur lise tout le menu. De l’entrée au dessert. Mais c’est non, toujours non. Je veux juste rester là. De guerre lasse, elle hausse les épaules et va se planter près de la fenêtre où elle fume des cigarettes pour se donner une contenance et parce qu’elle a peur. La lumière orangée d’un néon publicitaire projette sur sa peau des reflets de métal précieux. Une statue d’or. Allongé sur le lit, le Portoricain rêvasse. On pourrait croire qu’il a oublié sa présence si toutes les demi-heures il ne posait pas un billet de vingt dollars sur la table de chevet. Elle songe : Ce mec est un ange. Voilà ce qu’il est. Les traits de son visage s’adoucissent lentement jusqu’à redevenir enfantins.
La lumière terne de l’aube entre dans la pièce, et ôte, peu à peu, la matière aurifère du corps de la fille qui s’est endormie près du boxeur. Celui-ci prend le large sans mot dire en même temps que l’enchantement.
Quand on la retrouve, trois jours plus tard, dans une benne de l’avenue C, on pense d’abord à un suicide, à cause du mot retrouvé dans sa poche. Que pouvais-je faire d’autre ?


New York, 1989.

Mina Loy. Chant d’amour pour Joannes. XIII

Approche     J’ai quelque chose
À te dire     que je ne puis dire
Quelque chose prenant forme
Quelque chose au nom inédit
Une nouvelle dimension
Une nouvelle jouissance
Une nouvelle illusion

Cela est ambiant               Et dans tes yeux
Quelque chose brillant     Quelque chose pour toi seul
                                Quelque chose que je ne dois pas voir

Cela est dans mes oreilles     Quelque chose de l’écho
Quelque chose que tu ne dois pas entendre
                                 Quelque chose pour moi seule

Accordons-nous d’être vraiment jaloux
Vraiment suspicieux
Vraiment traditionnels
Vraiment cruels

Ou bien alors mettrons-nous un terme à la cohue des aspirations
Retournerons-nous à nos egos intacts

Si deux ou trois fusionnent
Ils deviennent divins

Oh tu as raison
Reste loin de moi               Écarte-moi je t’en prie
Ne me laisse pas te comprendre     Ne me satisfais point
Ou bien devrons-nous nous perdre ensemble
Dépersonnalisés
Identiques
Au sein du terrifiant Nirvana
Moi toi―toi―moi

Mina Loy, Chants d’amour pour Joannes, in Le Baedeker lunaire, Poèmes 1, L’Atelier des Brisants.

La dérobe

Un jour se lèvera
Plus contemplé qu'un autre
Par mes yeux éblouis
De lumière et de sons
Qui fixeront la route
Emprunté par l'oiseau
Autrefois par l'amour
Pour venir jusqu'à moi

Dans ce clair admirable
L'amour présagera
L'annonce de sa fin
Et déployant des ailes formées
Par mon propre tourment
S'élancera vers l'aube
Sans regrets que je fus
Objet de son voyage

L'amour venu à moi
Dans l'unique dessein
Que j'en fasse un voleur

Poème domestique *11

Contre rage de vent
Et mal de cœur
Aller pêcher la langue
Dans l'aber
Près des lèvres
Si les mots
Dans l'âme sont
En plein vrac
Choisir plutôt
L'appât
En longs bris
De glace rompue
Quand ça mord
Tirer tirer
Sortir la langue
La jeter au chien
Si elle est de bois
Sinon faire un signe de J'y-crois
Puis la mettre dans sa bouche
Tout le monde vous le dira
La langue est meilleure crue

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