Chant IX

(voix chuchotée) quelqu’une dont le visage
s’éteint ou s’illumine
à cause de mains joueuses
qui triturent le feu
celle-là au milieu d’autres
qui ont formé le cercle
autour du baril
celle-là dit un poème
passé de bouche en bouche
quelqu’une attise les flammes
avec la branche grise d’un arbre d’amertume
quelque autre invoque
Déesses de chaque chose
Toutes ici parmi toutes
Sans être Reconnues
Indigentes Immortelles
Engourdies par le froid
aux Pouvoirs seulement Révélés 
dans le sommeil de toutes
quelqu’une dit son temps à voix haute
sans que cela fasse nombre
mais cela fait images communes

(voix forte) toutes entendent la ville s’élancer vers elles
le bleu-âtre le jaune-âtre le rouge-âtre 
défile à grand vitesse
dans son lit périphérique
couleurs affadies par le soleil 
qui étrangement les effraient tous et toutes
depuis la nuit des temps
toutes se préparent au choc
comme enseigné par leur mémoire
toutes en même temps dénaturées
et priant la nature
à l’instant où la ville s’abat sur elles
faisant division de leurs temps
jusqu’à atteindre le zéro
toutes perdent jeunesse 
vieillesse
force
leurs mémoires suspendues 
s’emplissent d’enseignements
aussi vains qu’éreintants
quand la ville gave leurs estomacs 
de caillasses grises-âtre
de ferraille
de verre de sécurité morcelé
de grands-livres des comptes éventrés
comme fauve qui redonnerait forme
au corps de la proie qu’il vient de dévorer
avec ce qu’il trouve à  portée de sa gueule
fauve qui détesterait sa faim

(voix blanche) elles maintenant chargées de matières effondrées
ni pour la première fois ni pour la dernière fois
retournent près du feu en se tenant le ventre
quelqu’une dit un poème
passé de bouche en bouche
comme enfant du baiser 



©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #8, 2021.

Chant VIII

une ombre faussement douce
La défait de Son Poids
La laisse comme Nue 
comme Mouillée 
au centre d’une eau sèche
dans laquelle Elle S’Ébat
en mouvements incessants
de bras et de jambes
sans Avancer jamais
sans Se Noyer non plus

Parée en toute fin
c’est-à-dire au réveil
de bijoux méphitiques
colliers de goémon noir 
bracelets de viscères
et chapelet d’yeux cuits 
qui les uns et les autres
font odeur des siècles

Chant VII

Elle 
avant de S’Endormir
Écrit
sur sable de l’estran
des pensées effaçables
par la seule nature

empreintes de pattes et mots
forment phrases indivines
comme plaies indolores
ouvertes par Son Esprit
que comblera
bientôt
la salive nacrée
des vagues déferlantes
d’une marée remontante

Elle 
Écrit
ici vient 
comme vient le souvenir de quelqu’une
que j’ai vu morte
ici paraît
d’abord en Moi
palpe Ma Peau de l’intérieur
donne des coups légers
puis des coups plus forts
puis des coups qui Me blessent
jusqu’à percer un jour
ici l’emprunte
pour disparaître en lui-même
dans sable que Je Piétine
dans océan qui se retire
et demeure là
à la limite du proche 
et du lointain
et de la Portée de Ma Vue

et de la vue de quelques unes
se montrant ici seulement
dans le presque obscur 

chasseuses d’oiseaux marins
toute parées de leurs plumages 
de leurs os
repues de leurs chairs
portant à la ceinture 
squelette d’une tête aviaire

avec maxillaire supérieur 
aiguisé pour faire arme
elles égorgent d’autres oiseaux
en poussant des cris 
d’affreuse douleur
en gardant leurs yeux clos
jusqu’à l’heure du bain
d’absolution
de la marée forte
duquel elles émergent
affamées 
plus encore


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #7, 2021.

Chant VI

Elle 
Devenue
par disparition
dans songes ne Se Voit pas
ne Se Trouve pas
dans songes Assouvit
colères malgré Elle
comme vent 
qui plie sans le vouloir
toute matière croisée
tout autre élément que lui
qui d'ailleurs ne se sait pas vent
qui d'ailleurs ne sait rien de vrai
pas plus que de faux
Elle 
Devenue 
par disparition
matière redressée
toute entière
par sa propre absence 
par le poids de l'air
déplacé par sévices
affa-bu-la-tions
violences
spoliations
Elle 
Ensevelie
de Son Vivant
tout au fond de Sa Chair
dans songes Refuse de Se Voir
Refuse de Se Trouver
Elle
Venue par disparition
Dirige du dedans Ses Yeux 
vers le dehors
Dirige du dedans Son Sexe
vers le dehors
Sa Voix
Ses Muscles
Ses Organes
Son Squelette
Sa Pensée 
Sa Raison
Sa Folie
Son Territoire 
Cir-cu-laire


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #6, 2020.

Chant V

Le temps      là
 laissé par tous
 qui s'en défont
 comme mot déprécié
 toujours au même lieu
 vient Lui tourner autour 
 cherche  lèvres
 cherche langue gorge 
 cordes  arbre bronchique
 cherche souffle son 
 instruments de la voix
 cherche à former syllabes
 si empressé de dire
 de médire 
 de maudire
 ha !  de prédire
 le temps      là 
 finalement perdu 
 va vient
 vacille
 fouraille dans la terre
 cherche raison
 cherche commencement
 fouraille dans les chairs
 cherche alliés
 cherche ennemis
 mais qui sont les uns
 mais qui sont les autres
 Le temps      là
 quand il La regarde
 jour après jour après jour après jour
 toujours frissonne
 Elle
 quand Elle le Regarde
 Ne Sait pas ce qu'Elle Voit


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #5, 2020.

La pomme de Sappho

Je Voudrais que vérité du monde fasse poésie
Je Voudrais que Ma Langue de poésie fasse poèmes
Je Voudrais que Ma main n'ait qu'à les ramasser
pour Toi Haute sur la plus haute
Je Voudrais mentir 
Je Voudrais de beauté poétique faire beauté humaine
seulement 
Elle 
Dit
quand le fruit est si haut
qu'ils ne peuvent l'atteindre
abattons l'arbre ils crient
après qu'ils l'ont fait
il ne s'en trouve aucun
pour cueillir le fruit

Chant IV

Elle 
Dit
là dans ce monde abaissé
à un rang inférieur
et bâti comme salle des pas perdus
où derrière toute issue 
qu'Elles Envient foutrement
ne logent qu'âmes mortes et corps putréfiés
d'Elles brisées par leur patience 
tout autant que par leur impatience 
là dans ce monde bas
quelqu'une M'étant Semblable
Me restait étrangère
pour des siècles et des siècles
Elle tapie en Elle
Moi tapie en Moi-même 
Toutes Deux gémissant en Nos Lieux Invisibles 
comme chiennes affamées et gardées à la chaîne
jusqu'à l'heure des battues


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #4, 2020.

Chant III

Elle 
Dit
mouvement rotatoire impérissable 
langage fait tourbe eau de mer  
collines  canyons 
dérivations cosmiques 
torsions 
circulation des corps 
dé-pla-ce-ments
langage fait guet-apens
aller c'est se rendre il dit
langage fait fossiles 
guerre
guerriers ininterrompus
et prières prières prières
langage fait Terre

Elle
Dit 
aller ce n'est pas se rendre

Elle 
Poétesse à grande gueule cynocéphale 
Dit 
oui Poésie du Renversement et 
in-verse-ment

Elle  
Dit
le trajet de Ma Course est tracé de Mon Être
ainsi soit-il


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre #3, 2020.

Chant II

vite Elle Cherche l'autre
qui en tout bord de falaise
va se balancer
d'avant en arrière
au rythme lent d'un chant de cœur
niché entre ses jambes
Elle Court vite vers Elle
avant la vague nocturne
qui amène mélancolie et mort
sans être vue
sans être entendue
celle-là d'ombre plus noire que nuit
s'élève bien au dessus de la falaise
après tombe en déluge de toute sa hauteur
lui si dru
si continu
qu'il te noie sur la terre
vite comme antilope
et tenant un jour volé
entre ses crocs serrés
qu'Elle Meurtrit malgré Elle
vite Elle Court vers
les terminaisons terrestres
les terminaisons celestres
vers le point culminant de toutes fins
écrites pour faire début et fin
vite Elle Enterre le jour
que Sa Gueule a percé
et Vole un autre jour
qu'elle Tient moins serré
mais Elle Aime le sang
ça Lui Revient
et Ses Crocs la contentent
et le Chant de son Cœur
niché entre ses Jambes
rythme son Contentement
d'Être Baignée d'ivresse
vite Elle Court vers l'autre
Tenant dans sa Gueule
Sa Proie exsangue légère
qu'Elle Arrivée Jette du haut de la falaise
dans un mouvement de tête dédaigneux
devant Elle démuselée
vite les frictions de Leurs côtes et de Leurs Ventres font sable du granit
les os de Leurs Hanches et de Leurs Cuisses Encastrées
broient les préfixes de réitération
Leurs Lèvres et Leurs Langues
Bâillonnent les instruments de la parole
lèvres et langue
Leurs Membres Noués entre Eux
Écrasent les huit points cardinaux
sis du haut en bas d'Elles
en Leur Dedans et Leur Dehors
après repartir ne Leur est plus possible
aller rien ne l'empêche


©Encre sur papier de Corinne Freygefond, Sans titre #2, 2020.

Chant I

Elle
Court vite
selon ses propres Dires
vraiment vite
routes pistes déboulées
avenues artères déboulées
Elle
Dit
il y a toujours quelqu'un
pourtant jamais personne
Elle
Se Désigne tantôt comme
vassale sanguine
amazone dolente
tantôt autrement
eux
(les croisés)
visages ravis
à l'authentique noir du tombeau
fichés sur enseignes et riant aux éclats
devant soleil couchant
Elle
Dit
ça n'existe pas le soleil couchant
eux
(d'autres qu'Elle croise)
ravisseurs implorant la haine
la vraie la grande la fortunée
debout sur des half-tracks renversés
eux
(d'autres encore)
bouches béantes posées sur bouches fermées
Elle
Voit tout
comme noir sur blanc
comme nuit sur jour
mais
Il n'y a pas plus cons que les yeux Elle Dit
Elle
Écrit
          électricité centrale du Ventre
          concentration d'Atomes énucléés
          Fente comme cicatrice
          nombril comme cicatrice
          cicatrices comme fenêtres
          et portes Condamnées
Elle
Court vite
selon ses propres Dires
vraiment vite
Elle
Écrit
          vite comme
          lumière
          antilope
          jet de foutre ambisexe
          vite comme vite vite vite


©Encre sur papier de Corinne Freygefond. Sans titre, 2020.

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