L’île Segal

malgré la courte distance
entre elle et moi
malgré ma nage sûre
le courant favorable
malgré sa voie sèche
à la marée basse

toujours l’île s’éloigne
lorsque je vais vers elle

Pour la grâce. Caroline Dufour

©Caroline Dufour
y a une femme en colère
dans la rue d’à côté

t’allumes la machine à café
et tu fuis, avec ou sans rivière

l’heure a trouvé son os, un vieux de ces jours-là –
de ta peau hématome à force de débouler
l’escalier de ciment

et ta mère qui disait
que chaque maladresse cachait une absence de soi –
le rosier du jardin qu’il faudra mettre ailleurs
on y croyait si peu qu’on l’a planté à l’ombre –
mais qu’est-ce qu’on a pensé ?

toi tu courais pour fuir la marmaille
tu volais des ailleurs au fond des garde-robes
des forêts au plus près de la grâce

et là l’eau froide qui te prend
sans retenue
qui t’aime de toute son âme d’eau

c’était ça tout du long


©Photo Caroline Dufour "Chemin faisant", Montréal, Juin 2022.
https://carolinedufour.com/

L’enroulement du silence

©Leonor Fini
je ne sais plus
rien
je n’entends plus
rien
sur ma peau
ma peau nue
ça tombe
comme une pluie acide
derrière
derrière
pas même craintive
mon âme qui attend
d’être cinglée
par les averses drues 
des salives
qui auront troué ma peau


©Leonor Fini, "Enroulement du silence", 1955, huile sur toile.

C’est

©Séraphine Louis
Ce n’est pas de vouloir
ce n’est pas ça
c’est de ne pas pouvoir
ne pas le vouloir
cet amour-là
et que cela soit pouvoir
et décide de tout
et combatte tout ce qui s’oppose
à cette force-là
et te combatte toi
surtout toi
accoutumée à ne pas pouvoir
souvent qui restes là
te nourris de patience
amaigrie par cette nourriture-là
qui croît dans l’air expiré
de tes souffles d’impatience

ce n’est pas de vouloir
ce n’est pas choisi
c’est là
c’est venu là
et cela ne bouge plus
oui cela remue
mais cela ne bouge plus
tu n’attends pas
tu ne te souviens plus de l’attente
presque plus de la faim

le fruit là
juste là
qui croît dans l’air expiré
des souffles incontrôlés


Séraphine Louis, "Orange et trois quartiers d’orange", vers 1915, ©Musées de Senlis.

Les draps lisses

©Alison Watt
qu’est-ce c’est ?
qu’est-ce qui danse
sur la mer ?

le vent là renverse
ciel et mer
mais toujours la mer retombe
toujours le ciel refuse
le renversement
et tout ce qui lui vient du vent

qu’est-ce qui danse
sur la mer ?

de la chambre tu vois
– qu’est-ce que c’est ? –
que ça danse
ça danse
sur la mer froissée
par le vent froissé
et sur les draps 
non
les draps lisses

lisses
tu les as secoués
au-dehors
depuis sur la mer ça danse
qu’est-ce que c’est ?
qu’est-ce qui danse ?



Alison Watt, "Orion", 2014, huile sur toile, 122 x 122 cm, © Alison Watt

Carnet d’écriture, 17 juin 2022

Écrire, c’est aller. Aller ici, là. Aller bien, mal. C’est marcher. Marcher vers, marcher un peu, longtemps. Aussi, marcher loin de ce qui s’écrit. Accomplir cette impossibilité. S’éloigner de ce qui s’écrit. Rester fixe, avant, après. Mais ça n’arrive jamais. Avant, après, ça n’existe pas. Quand tu écris, tout se situe pendant. Tout est mobile. Tu vas toujours. Bien, mal, ici ou là. États, lieux. Tu traverses, tu arpentes. La fatigue, souvent. Les organes, les membres. La tête. Tu songes à un repos bien mérité. Tu dis, ma tête, ma pauvre tête. Mais tu vas toujours. Où vas-tu ? Comment vas-tu ? En vérité, tu ne peux pas le savoir. Oui, tu peux, mais tu ne veux pas le savoir. Il ne faut pas. Pour aller, il ne faut pas. Pour aller. Pour marcher. Pour écrire. 

En fusil

©Alison Watt
tu parlais durant l’ancien sommeil
tu disais des absurdités
des absurdités

tu ne dors plus de lui
pas encore de l’autre

déjà
ça ne fait plus aucun bruit
ça ne raidit plus ta colonne

tu te demandes
depuis quand
c’était la guerre
depuis quand
j’étais braquée

il te tarde
le chien de fusil
sur les draps du vrai sommeil


Alison Watt, "Source III", 1995, huile sur toile. © Alison Watt

Carnet d’écriture, 13 juin 2022

Il n’y a pas d’histoire entre vous. Des mots. Beaucoup de mots. Des phrases. Toutes sortes de phrases. Couvrant en partie le spectre d’une histoire. Le temps que tu utilises ici compte. Il n’y a pas eu d’histoire. La conjugaison compte toujours. Généralement, elle fait la structure de l’histoire. Elle déplace les personnages dans un ou plusieurs temps donnés. Entre vous, il n’y a qu’un seul temps. Tu n’arrives pas à savoir lequel. Puisqu’il n’y a pas eu d’histoire. Fallait-il qu’il y en ait une ? Oui, il le fallait. C’est une des conditions de l’existence. Ou peut-être pas, après tout. Peut-être seulement une condition de l’écriture. Peut-être que vos écrits ont fait histoire. Tu sais bien que non. Tu sens que non. Vos écrits ont dissous l’histoire. Ils l’ont rendu illisible. Ils ne vous ont pas fixées dans le temps logique. Vos écrits étaient comme premier jet. Ou pire, comme notes préparatoires. Pas assez de matière, ou trop de matière. Dans les deux cas, impossible de voir l’autre dans sa vérité.
Il n’y a pas eu d’histoire entre vous. Il n’y a eu que des écrits. 
Oui, peut-être, peut-être pas, sur une feuille, quelque part, la fin. 

Silence de plage

©Deidi von Schaewen
Elle ne regarde pas la mer
tous ils la regardent
tous ils rêvent
de ces rêves vides
qu’on fait
devant la mer
qui fait toujours ça
de vider les têtes
elle est debout
devant la mer
les mains couvrant ses seins nus
elle dit
de trop petites mains
de trop petits seins
elle n’attend rien d’être là
elle ne sait plus comment elle est venue
elle ne sait pas si elle pourra partir
à la place elle dit
je ne sais pas si je pourrais quitter
elle a les yeux fermés
face à la mer
tous ils ont les yeux ouverts
grands ouverts
tous ils regardent
la saison faire tomber dans la mer
ses lumières de saison
son roulis de saison
leurs bouches aussi sont ouvertes
comme s’il en sortait des mots pour dire
mais ils ne disent rien
sauf des fois ils disent
ne va pas plus loin que le bord
reste là où je te vois
elle ne regarde pas la mer
peut-être elle ne sait pas
que la mer est là
elle n’entend pas non plus
les bruits
ni de la mer
ni de la ville derrière elle
ni des oiseaux de mer
et les gosses
tous les gosses qui crient
en entrant dans l’eau
plus froide que l’air
plus froide que leur peau
elle ne regarde pas la mer
elle a les yeux fermés
elle dit
peut-être que je suis regardée
elle rit pour se moquer d’elle-même
elle dit
reste là où je peux te voir


Deidi von Schaewen, "Reflections Biarritz", 2011. © Deidi von Schaewen.

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