Jette l’encre !

I
Il fut un temps où le roman était mal considéré. Un peu comme il l’est aujourd’hui, pour des raisons à peu près similaires. On reprochait aux romanciers de mentir, en tout cas, de ne pas dire la vérité, toute la vérité, de décrire des comportements humains peu glorieux, de déformer la réalité en grossissant le trait des personnages… Certains affirmaient alors préférer la romance au roman, car avec celle-ci au moins on savait à quoi s’en tenir. On reprochait au roman de mêler des faux souvenirs à ceux, réels, du lecteur. Rousseau, par exemple, affirmait que la lecture de romans dans son enfance avait embrouillé son esprit de manière définitive et corrompu sa pensée en l’envahissant d’images chimériques dont il ne pouvait plus se défaire.
À l’instar de Siri Hustvedt, dont un passage du livre Vivre, penser, regarder t’inspire cette réflexion, tu penses que les souvenirs, précurseurs de la pensée, sont constitués à partir du vécu tout autant que par des chimères et des acquisitions externes. Les souvenirs sont incomplets. On les complète avec le temps. Et aussi avec l’écriture et la littérature, qu’on le décide ou non.
Ils ne sont donc pas vraiment et irrévocablement incomplets, mais plutôt inachevés. Selon toi, ils pourraient posséder, disons, une base neutre que l’esprit tremperait dans certaines de ses autres substances. Les souvenirs baigneraient donc dans les sentiments courant le long d’une existence, les événements, les expériences, les fragments pris aux autres, la nécessité de refaire, défaire ou parfaire un moment donné. Nécessité elle-même influencée par les sentiments, les événements… Les souvenirs évolueraient au même rythme que les changements de l’être, notamment réflectifs. Ils ne seraient donc plus « authentiques » au moment où ils remonteraient à la surface. Pourtant ils devraient l’être. Si on considérait naturel leur caractère évolutif. Si on considérait les souvenirs comme des éléments capables « d’habiter » le présent sans le compromettre et non pas comme des archives préjudiciables ou bien trop précieuses pour être (re-) touchées. 

II
La fiction est une réalité qui a traversé un corps. La fiction est donc une réalité transformée par une autre réalité.  

III
Écrivant, tu recherches une forme de vérité. Tu la cherches autour de toi, dans la part infime de l’humanité qu’il t’est donné de voir, mais également à l’intérieur de tes souvenirs. Cette vérité, tu la veux empirique. Car comme le disait Cocteau Le roman est un mensonge qui dit toujours la vérité. Si la réalité (ou la fiction, qu’importe) n’a pas traversé le corps de l’auteur pour atteindre cette vérité, le roman reste à l’état de mensonge et perd son nom de roman pour en prendre d’autres ou encore aucun autre. 

IV
Étrangement, tu ne gardes aucune trace mémorielle de tes temps d’écriture. Peut-être parce qu’à ce moment-là tu te trouves dans le noyau même de ta mémoire et que de fait, ton esprit ne l’active pas. Ou bien l'écriture supplante la mémoire, ou la vide. 

4 commentaires sur “Jette l’encre !

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  1. La fiction
    0 : La fiction cherchant le sens des attachements s’oublie dans les détails du paysage. Donner un cadre, construire l’image mentale à partager. Bien sûr chacun lit & déforme à souhait. L’arbre pour toi sera agité de vent, le drap froissé jusqu’à la chair, des objets immobiles mais utiles à la réalisation du réalisme et puis viennent les mots paroles échangées, l’animation par les mots. L’histoire des corps qui bougent pour se poser en dialogues, en comparses. L’échange des humeurs les positionnent ; ils s’oublient dans l’action, le but de la page, la démonstration. Comment décrire la venue des sentiments par un détour de mots en pensées, les penser plusieurs. Ne plus être sa seule parole contre soi même. Chercher par une autonomie des personnages à se dédoubler de mots, en gestes, en corps. Se voir devenir l’autre.

    Amical mirliton

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