BlackRat

Quand Louis Colman ouvre le coffre de sa Toyota de 97, une odeur de vie de famille s’en dégage. Odeur de linge raidi par la lessive bon marché, de nourriture grasse, de javel, de tabac, de couches pour bébés, de tube cathodique chaud.
Dans son orbite droit, un œil de verre noir, en place du vrai, perdu dans une bagarre. Verroterie qui lui a valu son surnom de BlackRat. Dès qu’il en fut affublé, on ne l’employa plus que pour les basses besognes, aux heures obscures du jour ou de la nuit. Reléguant BlackRat dans le monde invisible et grouillant des ruelles, des porches et des couloirs mal éclairés et crasseux.
Pour l’heure, BlackRat travaille pour Herman Melvill. Un prêteur sur gage écossais mauvais comme la peste et con comme ses pieds. C’est seulement en tombant sur un exemplaire de Moby Dick posé sur le siège passager de la Toyota de BlackRat, que ce descendant de suceur de cornemuse a découvert son homonymie avec l’écrivain. Ben ça alors ! Il a dit, en caressant le nom de l’auteur sur la couverture du bout de ses gros doigts dégoûtants. Ben ça alors ! Il frôlait chaque lettre respectueusement, sauf le « e » qu’il grattait avec son ongle, comme pour l’effacer. Si ce n’était pas ce chien d’Herman qui l’avait eu, BlackRat aurait trouvé le geste poétique. Le véritable nom de l’écrivain était Melvill sans « e », exactement comme l’Écossais, mais il se garda bien de le lui dire.
Dans la journée, BlackRat rafle tout ce qui a une valeur marchande chez les débiteurs d’Herman Melvill. Il fonce à travers les appartements en hurlant et en moulinant l’air avec sa batte de base-ball. Là, deux scénarios sont possibles. Il les connaît par cœur. Le premier le laisse généralement sur le carreau parce que les mauvais payeurs n’ont rien à perdre et qu’ils le démolissent avec toute la rage qu’ils éprouvent envers eux-mêmes. Et Dieu sait qu’elle est grande. Le deuxième, le plus courant, est celui que BlackRat redoute le plus. Les larmes, les promesses mielleuses, les maris qui offrent leurs femmes pour épargner leur électroménager… La mécanique de la misère le désespère. C’est seulement quand il obtient ce qu’il veut en y laissant des plumes, que sa conscience s’en sort le mieux. Une petite parcelle de son âme aura tout de même droit au ciel. C’est toujours ça qui n’ira pas brûler en enfer. Ça n’est pas plus compliqué. Tout un chacun se fait une idée personnelle de l’au-delà par ici.
Vers dix heures, BlackRat se gare dans la 8e avenue, entrouvre le coffre de la Toyota plein jusqu’à la gueule du fruit de son racket. En quelques phrases chuchotées à l’oreille des passants, l’article est fait. Les objets changent de mains. À trois heures du matin, Herman Melvill se ramène pour récupérer le cash.
Aujourd’hui, l’Écossais sait que les choses vont mal tourner. Quand il monte dans l’habitacle, BlackRat tape du pied nerveusement contre la pédale de frein en regardant droit devant lui. Un plâtre recouvre son avant-bras droit. Sa lèvre supérieure est recousue et tuméfiée. Ses arcades sourcilières tellement gonflées qu’Herman se demande comment Colman a pu conduire jusque-là. Il se fend d’un : Putain, t’en as reçu une belle ! et réclame ses têtes de présidents.
Sans mot dire, Louis Colman tend sa main valide vers celle d’Herman, et comme on verse du sable, y dépose l’œil de verre de BlackRat. Mon « e », lui dit-il. Puis il descend de voiture en laissant les clés au contact et se dirige vers Times Square. Va s’exposer à la clarté artificielle en attendant que le jour se lève. Car quand il pointera, Louis Colman parcourra la ville de long en large sous le feu indolore du soleil éclatant.

8 commentaires sur “BlackRat

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  1. Très symbolique cet oeil qui n’apporte pas la lumière en cadeau à ce débile d’Ecossais. Mais ce n’est peut-être pas le sens que vous avez voulu lui donner.
    J’ai aimé ce récit fort, où l’on sourit parfois malgré soi, comme tous vos récits new-yorkais, avez-vous pensé à les réunir dans un recueil de nouvelles?

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    1. Oui c’est l’un des sens du texte, effectivement. On peut en trouver d’autres, j’aime les mille-feuilles ! Les faire publier, je n’y ai jamais pensé. Ces textes me servent surtout à travailler la matière de mon travail d’écriture.
      Je vous envoie toutes mon amitié. Et vous remercie pour votre présence ici et vos échanges

      Aimé par 1 personne

    1. Ecrire, c’est quelquefois faire disparaître les mots. D’ailleus, l’image vient souvent avant la phrase.
      Je vous souhaite une belle journée, Francine. (Je pense que vous ne devez pas être loin de sortir de l’hiver, de votre côté de l’océan. Peut-être que cela se sent déjà dans l’air.)
      Je vous envoie tout mon amitié.

      Aimé par 1 personne

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