Esplanade

— Vous vous souvenez du jour où la statue de la Liberté a rouvert ses portes aux public ? demande Mark Marksman à la femme qui s’est assise sur la chaise d’à côté. C’était en août 2004. Un feu d’artifice incroyable et je n’en ai rien su. Je me suis réfugié dans la rue quand j’ai entendu les explosions.
— Je me souviens, lui répond-elle. J’ai eu peur aussi.
— Plus tôt dans la journée, j’étais venu m’asseoir exactement où je suis assis aujourd’hui. Et une femme qui sortait de la librairie d’en face s’est installée exactement à votre place. Elle m’a parlé du temps qui se détraque, comme on le fait tous. Elle venait de lire un article alarmiste dans le Times, je crois. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Je lui ai simplement dit qu’un orage s’annonçait. Elle a haussé les épaules. Peut-être que nous serons épargnés. C’est ce qu’elle m’a répliqué. Et nous l’avons été, elle ne se trompait pas… Elle n’était pas new-yorkaise. Je m’en suis fait la réflexion.
— D’où était-elle, vous lui avez demandé ?
— Non. Je voulais qu’elle s’en aille, alors, je n’étais pas engageant. Mais elle n’avait aucune envie de partir, ça se voyait. Elle avait étendu les jambes et feuilletait paresseusement le livre qu’elle venait d’acheter.
— Quel genre de livre ?
— Un bouquin sur Central Park. Vous savez, avec des photos où les ocres sont trop ocres, les verts trop verts, les blancs trop blancs… Le Bow Bridge, le Mall, l’ange de la Bethesda, le Conservatory Water pris sous tous les angles.
— L’Essex House et le Dakota en fond… Je vois… C’est le livre qui vous a fait dire qu’elle n’était pas new-yorkaise ?
— Non. C’était sa façon de tenir son gobelet de café. Et un sac à main trop luxueux qu’elle laissait traîner à ses pieds… Une pensée m’a traversé l’esprit au moment où elle se tenait à mes côtés.
— Quel genre de pensée ?
— Je n’arrive plus à m’en souvenir. Le genre d’idée qui vous attriste durablement.
— Peut-être à cause du livre, justement… Rappelez-vous : des verts trop verts, des ocres trop ocres…
— Oui c’est ça. Je me suis dit : C’est tout ce qui nous reste. Des saisons artificielles.

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