Betty

Tintement de cloche. La fille vient s’asseoir à la table de Gil Flack. Il se présente. Elle ne juge pas utile de le faire en retour.
— C’est la première fois que je quitte mon appartement depuis cinq ans, lui dit-elle sans le regarder.
— Pourquoi êtes-vous resté enfermée si longtemps ?
— Vous n’avez pas une petite idée de ce qui pousse les gens à rester enfermés chez eux ?
Gil hausse les épaules mollement.
— Je ne sais pas, répond-il. Une phobie quelconque. La pollution. La peur de se faire attaquer… Vous avez été agressée par le passé ?
La fille fait non de la tête et sort un livre de son sac. Seul dans le noir de Paul Auster. Elle tourne rapidement les pages jusqu’à tomber sur une feuille écornée.
— Ah voilà ! dit-elle avant de lire à voix haute : Betty était morte d’un cœur brisé…
Gil se met à ricaner. Elle marque une pause pour lui signifier que son attitude est déplacée, avant de reprendre d’une voix plus sèche :
— Il y a des gens qui rient en entendant cette expression, mais c’est seulement parce qu’ils ignorent tout de la vie. On meurt d’un cœur brisé. Ça arrive tous les jours. Et ça continuera d’arriver jusqu’à la fin des temps.
— Mais vous n’êtes pas morte.
— Qu’est-ce que vous en savez ! répond-elle en refermant le livre brusquement.
— Vous êtes là, en face de moi… Vous n’êtes pas morte.
— Vous ne comprenez pas…
— Je comprends que vous avez certainement vécu une histoire d’amour qui s’est mal terminée. Et que peut-être vous avez voulu en mourir. Que peut-être vous êtes surprise d’y avoir survécu. Mais c’est comme ça, on survit à tout.
— Et bien moi, je ne le voulais pas. Je ne voulais pas survivre.
— Désolé de l’entendre.
Après un silence, il reprend d’une voix trahissant son ennui :
— Qu’est-ce que vous êtes venue faire ici ? A l’évidence vous n’êtes pas prête pour…
— Je voulais m’assurer de quelque chose, l’interrompt-elle.
— Vous assurer de quoi ?
La fille ne répond pas. Gil demande alors sans trop savoir pourquoi :
— Que poursuivez-vous ?
— Que peut-on vouloir poursuivre à part ce qui ne s’arrête jamais ? Les rêves, les désirs… Je ne sais pas… Le désespoir.
— Personne ne court après le désespoir !
— Et bien, moi si ! Tout ce que j’ai aimé, tout ce qui a brisé mon cœur, c’est lui qui me l’a pris.
— Je crois que vous et moi, ça ne va pas le faire, dit Gil sur un ton qu’on emploie avec ceux qu’on juge simples d’esprit.
La fille sourit. Une fine cicatrice sur sa lèvre supérieure rend son sourire légèrement dédaigneux.
Tintement de cloche. Elle se lève en oubliant le livre sur la table. Il le lui tend du bout des doigts.
— Vous vous appelez comment ? demande-t-il pour la forme alors qu’elle s’en saisit.
— Betty. Je vous l’ai dit, non ?

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